Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Le Plaza peut être sauvé à Genève. La pétition circule

Crédits: Archives Zschokke/Photo Spinedi, 1952

C'est une longue histoire. Les agonies ont tendance à durer, surtout de nos jours. Celle du Plaza n'en semble pas moins interminable. Le cinéma genevois a fermé ses portes le 31 janvier 2004, et ce n'était pas le début de l'affaire. Comme le rappelle Catherine Courtiau dans le numéro d'«Alerte», qui vient de sortir, c'est le 8 novembre 2000 que l'Institut d'architecture de l'Université de Genève a demandé la classement du complexe architectural incluant la salle. «Il a été suivi le 10 janvier 2002 de la même requête émanant de la Société d'Art public» (devenue depuis Patrimoine suisse Genève). Seul le Musée d'art et d'histoire peut raconter une saga plus étoffée.

Avant de vous narrer l'histoire, un peu d'Histoire s'impose. Entre 1951 et 1954, Marc-Joseph Saugey (1908-1971) construit Mont-Blanc Centre. C'est le plus gros chantier genevois de l'époque, d'autant plus qu'il se double des travaux de l'alignement moderniste des Terreaux-du Temple, mené par le même Saugey. Les travaux dureront ici jusqu’en 1955. Il s'agit, dans le premier cas, de bâtir entre les rues du Cendrier et Chantepoulet un complexe de trois immeubles en verre et métal. De l'ultra-moderne pour l'époque. Saugey, qui se voit doté par les architectes actuels une auréole en acier (ou en aluminium, nous le verrons), fait figure de novateur. L'homme se montre toujours à l'affût de nouveautés techniques. Il aime les audaces de construction. Les Genevois le connaissent depuis les années 30. En 34-38 (il a donc au départ 26 ans!), le débutant s'était attaqué à la Tour de Rive. En 47-50, il a mené à bien l'Hôtel du Rhône, qui remplaçait enfin le trou créé en 1929 par la démolition des ruelles du quartier Saint-Gervais. Un établissement de luxe, modifié depuis l'époque à l'intérieur. Le bâtisseur y utilisait encore de la pierre pour plaquer la façade.

Un cinéma au milieu 

Au milieu des trois bâtiments de Mont-Blanc Centre, il reste un espace libre. Il est décidé d'y construire un cinéma tout moderne, l'immense Rialto tout proche remontant au début des années 30. Une salle de 1250 spectateurs, les deux tiers se trouvant au parterre, les autres sur une galerie. Très large, le futur Plaza exige des solutions inédites. Saugey s'appuie sur deux têtes plus jeunes que lui. J'ai nommé Pierre Froidevaux, mort en 2015 à 95 ans, et Maurice Cosandey, qui fêtera ses 100 ans dans quelques mois. Le premier est ingénieur, le second à la tête des Ateliers de construction Zwahlen & Mayr. C'est à eux que l'on doit la matérialisation des six fermes en aluminium (plus léger que l'acier). Cette structure, laissée visible, va soutenir le plafond. C'est grâce à ce tandem que la galerie de vingt mètres de large repose d'une seule portée sur des supports latéraux en béton. Un record du monde à l'époque.

L'idée générale, que les premiers spectateurs découvriront en décembre 1952, se révèle la translucidité. Un foyer avec balustrade de verre dépoli se voit intercalé entre la galerie et le parterre. Les rideaux peuvent largement s'ouvrir. «L'effet de transparence était alors total, créant un dialogue entre fiction cinématographique et réalité urbaine», conclut Catherine Courtiau. Je m'en souviens parfaitement. J'ai vu bien des films (dont «Le docteur Jivago») dans la salle qui demeurera longtemps intacte, le nombre des sièges tendant tout de même à baisser. «Pour des raisons de confort», nous disait-on. En fait la salle, née trois ans avant la télévision romande, a dû se battre dès les années 60 contre de bien plus petits écrans que le sien. N'empêche que les places tout devant ne coûtaient encore que quatre francs vers 1965! Un record, là aussi.

Rachat désastreux

Les années ont passé. La fréquentation a décru toujours davantage, dans une ville où l'immobilier a valu toujours plus cher. Les millions se sont bientôt comptés par dizaines. Mont Blanc Centre a donc été vendu le lard du chat à une société qui a pris le nom de Mont-Blanc SA. Son but était de louer ce qui pouvait l'être après rénovation et de démolir le cinéma afin de créer un centre commercial. La société ne voulait entendre parler d'aucun classement. Ce dernier a fini par se voir prononcé en 2004, mais sans la salle. Il faut dire que le nouveau propriétaire, en lutte contre le Conseil d'Etat genevois (Mark Müller était alors au pouvoir pour ce qui est de la construction), a porté l'affaire devant le Tribunal fédéral, dont les décisions peuvent souvent s'interpréter comme de droite. Mont-Blanc SA ne saurait se voir contraint à garder la salle non rentable sans dédommagement, «tout autre accord ayant été rejeté par un propriétaire intransigeant, bien déterminé qu'il était le seul à décider», écrit Robert Cramer, président actuel de Patrimoine suisse Genève.

Théoriquement, la partie est aujourd'hui perdue. Les recours déposés ont comme de juste été rejetés. Reste l'opinion publique. Au moment où s'annoncent les Journées du Patrimoine (9 et 10 septembre), une pétition circule dans la ville afin d'exiger une expropriation «pour cause d'utilité publique». Le Plaza serait maintenu dans son architecture (qui subsiste en dépit de déprédations récente). Le lieu se verrait voué à la culture, comme l'ex-Alhambra, ex-Omnia, qui a connu une nouvelle vie. Rappelons qu'un autre cinéma de Saugey a été sauvé de la sorte. Il s'agit de l'Auditorium Arditi, ex-Manhattan, ex-Le Paris, avenue du Mail. Les deux autres salles de Saugey ont en revanche été démolies. Le Star de 1957 a passé sous la pioche en 1987. L'Elysée de 1951 en 1989. L'architecture est un art moins durable que la peinture...

Un centre commercial aujourd'hui? 

Une autre chose reste à dire. On comprend mal aujourd'hui le sens d'un nouveau centre commercial à Genève. La rue du Mont-Blanc voit s'accumuler les arcades vides. Il y a des bureaux à louer partout dans les environs. Autour de l'actuel Plaza, des vitrines noires font ressembler les rues à des bouches édentées. Les locataires trouvés ne jouissent par ailleurs pas toujours du prestige prévu au départ. Je n'aurais jamais pensé qu'on puisse faire soigner sur le pouce son portable dans un immeuble qui se voulait jadis aussi huppé... 

Pour les modalités de signature, je vous renvoie aux sites www.patrimoinesuissegeneve.ch et www.patrimoinesuisse.ch Merci.

Table ronde

Une conférence-table ronde sur Marc-Joseph Saugey se tiendra le mardi 5 septembre à 18h30 à l'Auditorim Arditi, 2, rue du Mail.

Ce texte est suivi d'un autre sur une démolition annoncée à Genève.

Prochaine chronique le lundi 4  septembre. Le festival BDfil se déroulera bientôt à Lausanne.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."