Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Le Canton de Vaud faillit-il à ses devoirs? Une pétition circule

Crédits: Jean-Paul Guinnard/"24 Heures"

On a toujours tendance à croire qu'ailleurs l'herbe est plus verte. Tout se passerait mieux dans le Canton de Vaud, il est vrai plus agricole par essence que Genève. Une lettre ouverte au Conseil d'Etat vaudois, que l'on peut signer en ligne sous forme de pétition, indique cependant le contraire. Polie, mesurée, prudente, cette missive rédigée par l'ancien archéologue cantonal Denis Weidmann et déjà soutenue par d'ex-fonctionnaires tient pourtant du réquisitoire. «Si nous faisons aujourd'hui cette démarche exceptionnelle, c'est parce que nous estimons que le patrimoine historique et archéologique vaudois est en danger.» Bigre! Que se passe-t-il donc? 

Tout a (mal) commencé en 2012. Le patrimoine a alors quitté le Département des infrastructures et des ressources humaines pour rejoindre le plus austère Département des finances et des relations extérieures. La situation actuelle résulterait donc «d'un conflit d'intérêt entre l'engagement continu, important et discret qu'implique le patrimoine et la logique inhérente au Finances, qui a pour vocation de limiter les dépenses.» Les pétitionnaires soulignent du reste que ce rattachement n'a en Suisse aucun équivalent dans «un canton de la taille comparable au nôtre», c'est à dire grand, du moins à l'échelle helvétique. Côté archéologique, pour prendre un seul exemple, Vaud couvre Avenches, Vidy, Orbe et Nyon.

Dépenser le moins possible 

Que se passe-t-il du coup depuis cinq ans? Le Département se limite à ce qui se voit. «En tout dernier ressort et après de longues années d'atermoiements», il entrouvre sa bourse, comme à regret. C'est pour l'abbatiale romane de Payerne, monument d'importance internationale, le théâtre romain d'Avenches ou le château médiéval de La Sarraz (amputé de moitié il y a cent ans et aujourd'hui sans conservateur). Evidemment, Lausanne passe en premier. Les Finances ont trouvé des sous pour le Château Saint-Maire ou le portail Montfalcon de la cathédrale. «Des dépenses de prestige», porteuses sur le plan politique. Pour ce qui est du reste, moins spectaculaire, il referme brutalement son porte-monnaie. Or, «l'entretien et la mise en valeur du patrimoine n'ont pas besoin d'effets de manche.» L'entretien surtout. 

Le texte cite quelques exemples, contrevenant à l'article constitutionnel 52 alinéa 1, sur le patrimoine culturel (1). D'abord, le canton entend vendre une vingtaine de cures, victimes du déclin protestant. «Il va démanteler un ensemble unique au niveau national.» Il donne en plus là un mauvais exemple. Les communes vont tendre à brader ce qui leur coûte cher à entretenir. «Nous déplorons aussi l'autorisation de la destruction de la halle aux locomotives de Lausanne.» Elle était inscrite à l'inventaire. Là, je me permets de ne pas être d'accord. D'abord, il ne s'agissait pas d'un joyau architectural. Ensuite, c'est là que se bâtit (à une vitesse folle, du reste) les musées de Platerforme10. Les auteurs du texte rappellent bien sûr la dispersion du mobilier du château d'Hauteville (qui est lui-même à l'agonie, tant il semble délabré). Il y a aussi une mosaïque découverte à Orbe en 1993. Elle attendra encore longtemps sa mise en valeur (l’œuvre a été brièvement montrée au public en 2016). L'Etat, ou plutôt ses Finances, refusent ici aussi d'intervenir.

Communes découragées 

Ce n'est évidemment pas tout. Je continue donc. Il n'y a pas eu de crédit octroyés aux fouilles de Vufflens-la-Ville. La protection des murailles d'Avenches risque de se voir levée. D'une manière générale, les communes ne sont jamais soutenues lorsqu'elles se trouvent «confrontées à la restauration de leurs monuments historiques ou à d'importantes fouilles archéologiques.» Dernier cas recensé: Vidy. Il y a là une nécropole romaine à étudier. La Ville était prête à y investir plusieurs millions. Le Canton a refusé de la suivre. Résultat, la campagne de recherches n'a pas eu lieu.

Inutile d'ajouter (mais utile tout de même de le faire) que le service patrimonial reste en sous-effectif. «Cette section possède moins d'employés que son homologue fribourgeoise, malgré un territoire deux fois plus grand.» Vaud a par ailleurs dénoncé l'accord avec la Société de l'art en Suisse, qui publie depuis des décennies de gros livres, bien lourds, «indispensables pour la connaissance et la mise en valeur du patrimoine bâti.» Genève, je le signale, va aussi arrêter ses contribution en la matière, du moins sur papier. Le Département préfère des publications plus attrayantes de vulgarisation. L'un doit-il exclure l'autre?

Le fameux devoir de réserve

Voilà. Suivent par ordre alphabétique les signatures de gens comme il se doit retraités ou ayant quitté le service. Le devoir de discrétion est une chose bien commode pour les administrations. Il s'agit d'une forme de castration. Reste à savoir si la pétition fera boule de neige et quel sort le Canton lui fera. Soyons optimistes, même s'il faudra sans doute souvent revenir à la charge. 

(1) «L'Etat conserve, protège, enrichit et promeut le patrimoine naturel et le patrimoine culturel.» 

Prratique

https://www.petitions24.net/patrimoine_vaudois_en_danger 

Photo (24 heures): La mosaïque d'Orbe, découverte en 1993 et qui n'a toujours pas été mise en valeur. 

Prochaine chronique le lundi 3 avril. Trévise, près de Venise, propose une énorme exposition impressionniste. J'ai vu. Je vous raconte.

 

 

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