Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Faut-il reconstruire la flèche de la basilique Saint-Denis?

Crédits: DR

C'est un serpent non pas de mer, mais d'eau bénite. Faut-il ou non reconstruire la flèche de la basilique Saint-Denis (85 mètres de haut) démontée en 1847? Il s'agit là d'un des monument les plus insignes de France, même si Saint-Denis donne aujourd'hui plutôt l'image d'une banlieue en pleine décomposition sociale. Les rois de France y furent (presque tous) enterrés, de Dagobert Ier en 639 à Louis XVIII en 1824. C'est aussi là que le style gothique a pris son essor au XIIe siècle sous le règne de l'abbé Suger, mort en 1151. 

Vandalisée sous la Révolution, où les corps royaux déterrés se virent tous jetés dans une fosse commune et où la "rotonde des Valois" fut détruite, la basilique a subi une formidable tempête en 1846. Le bon entretien des édifices n'ayant jamais été une caractéristique française, douze clochers des environs s'écroulèrent alors. Par mesure de précaution, il fut décidé en 1847 de démolir pierre par pierre la tour gauche de Saint-Denis, bien plus haute que l'autre et en mauvais état. Il s'agissait d'une mesure provisoire, au moment où le pays commençait enfin à classer des monuments comme historiques. Seulement voilà! En 1848 éclatait une nouvelle révolution. Le Second Empire a connu d'autres priorités, dont le château de Pierrefonds reconstitué de A à Y par Eugène Viollet-le-Duc. L'Eglise se sépara enfin de l'Etat (ou plutôt c'est l'Etat qui demanda le divorce) en 1905.

Premier projet en 1992 

Périodiquement, depuis, le projet de restitution (ou de reconstruction, on joue ici avec les mots) est ressorti des cartons. Il y avait des demandes des maires de la commune. La dernière fois, c'était en 1992, alors que Jack Lang dirigeait le Ministère de la culture. Le projet a failli aboutir, avant de retourner dans les boîtes sous Chirac et Sarkozy. Alors que l'ère Hollande se termine, plutôt mal d'ailleurs, la flèche pointe à nouveau le bout de son nez. La Ministre actuelle de la culture Audrey Azoulay a donné son accord de principe. Un oui, mais. La Commission nationale des monuments historiques toussote en effet vilainement. Jusqu'où reconstruire et laisser visible la trace du temps? On a de nos jours à nouveau la main lourde, alors que la fameuse Charte de Venise, adoptée en 1964, interdit en principe de refaire un monument «ex nihilo». 

A Saint-Denis, le Municipal pavoise. Patrick Braouezec, président de la Plaine Commune, et le maire Patrick Denis (tous deux du Front de Gauche) ont reçu le soutien de la très contestée Valérie Pécresse, qui se situe, elle, politiquement à droite. Ce sera un chantier-école, comme le château-fort de Guédélon, relevé petit à petit depuis 1999. Entendez par là que les visiteurs seront admis, «ce qui constitue une source de lien social.» La chose devrait en prime garnir les caisses, pour l'instant assez vides. La basilique n'accueille que 100 000 visiteurs par an, comme l'a rappelé au "Monde" Jacques Moulin, l'architecte en chef des monuments historiques chargé de cet édifice classé. «Le monument vivote.» Mais qui veut aussi aller à Saint-Denis qui a connu récemment plusieurs attaques de touristes asiatiques?

Le pour et le contre 

La presse se montre prudente face à cette restitution où les pierres originales, soit-disant conservées, composeraient au mieux le 8 pour-cent de la masse totale. «Le Monde» tend le micro, ce qui reste la meilleure manière de ne pas se mouiller. «La Croix» utilise l'habituel jeu du «pour» et du «contre». L'opposant, c'est bien sûr Alexandre Gady, défenseur inlassable du patrimoine. Il révèle que la flèche se verrait reconstruite alors qu'il n'y a pas d'argent pour restaurer les vitraux gothiques de Saint-Denis, remisés en caisses depuis des âges. Le partisan a le visage d'Erik Orsenna, sous la plume duquel j'ai trouvé une énormité. L'écrivain déclare que si le campanile de Saint-Marc tombait à Venise, il serait reconstruit tel quel. Eh bien, c'est ce qui est arrivé après sa chute soudaine de 1902! Mais les travaux ont démarré tout de suite, et non après cent soixante-dix ans. Il s'agissait en plus de simples briques... 

Pour avoir une critique étayée du projet, il faut une nouvelle fois aller en ligne sur le site du journal «La Tribune des Arts», qui dénonce l'inanité de l'entreprise. Une entreprise de plus ruineuse, alors que la France accorde de moins en moins de crédits à son passé. Tandis que d'authentiques monuments menacent ruine (et c'est le cas de nombreuses cathédrales, en charge de l'Etat depuis 1905), on gaspillerait des deniers publics pour faire un demi faux qui risque en plus d'ébranler les parties d'époque de la basilique. Un risque évoqué, je le souligne, par une Audrey Azoulay qui ne sera de toute manière plus ministre longtemps à moins d'un miracle. L'autre miracle serait bien entendu que le budget puisse se voir tenu. Il serait d'à peine 13 millions (contre 25 en 2013), histoire de faire passer la pilule. Je dirais plutôt 50, voire davantage.

Dresde, Berlin et Moscou

Cela dit, faut-il forcément condamner les monuments refaits à l'identique, comme le veut la Charte de Venise? A mon avis pas. Il y a les réussites et les ratages. Les Italiens s'y sont très bien pris après la guerre. Qui croirait que le pont médiéval de Vérone est une reconstitution, tout comme l'intérieur de la Fenice vénitienne, frappée par un incendie criminel en 1996? Les Allemands ne possèdent pas le même savoir-faire. Mais il existe chez eux des motifs identitaires. Pensez à Dresde, la ville-martyre, dont la Frauenkirche a été intégralement reconstruite entre 1995 et 2005. Songez aujourd'hui à l'énorme Château de Berlin, dont la fin de chantier est annoncée pour 2019. Il y a aussi les Russes. C'est pour eux une manière d’annihiler, ou plus simplement de nier le passé communiste. Détruite en 1931 sur ordre de Staline, alors qu'elle avait à peine 50 ans, la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou été refaite telle qu'elle était dans les années 1990. Inauguration en 1999. Et c'est plutôt réussi! L'église fait à nouveau partie du paysage.

Photo (DR): Une carte postale des débuts du XXe siècle avec l'avant et l'après du démontage de la tour gauche.

Prochaine chronique le mardi 21 février. Une sculpture en hommage à Alep sème la discorde à Dresde.

 

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