Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Contre l'enlaidissement de Genève aura ses Journées

Crédits: Tribune de Genève

Il faut parfois savoir prendre ses distances. Parallèlement aux Journées du patrimoine (lire le texte publié immédiatement au-dessous), qui ronronnent, un groupe a décidé de proposer une contre-manifestation. Non, les choses ne vont pas bien dans le cité et le canton! «Contre l'enlaidissement de Genève», qui regroupe environ 600 personnes, proposera aussi ses visites guidées entre le 8 et le 10 septembre. Comme l'explique bien Leila el-Wakil, qui leur servira ici de porte-parole, il ne s'agit pas là d'une association. Mon interlocutrice préfère parler de «gens venus de tous les horizons», y compris (en sous-main) ceux de la politique «écœurés par leurs propres partis». Il est évident qu'il y a des participants plus ou moins actifs. «Nous sommes une vingtaine de personnes prêtes à mettre la main à la pâte.» Une pâte qui ne devrait pas tarder à lever. Sur ce, c'est parti avec Leila, qui commencera par poser le cadre. 

Leila el-Wakil, les choses vont-elles si mal que ça en matière patrimoniale à Genève?
C'est une catastrophe. Il y a des moments où je me crois revenue au début des années 1970, quand je commençais ici ma carrière. 

Quelle est l'origine du mal?
Tout a recommencé avec l'adoption du Plan directeur cantonal (PDC), adopté en septembre 2013 par un Grand Conseil assez peu fréquenté. C'est maintenant qu'on sent ses premiers effets, catastrophiques. Tout est basé, d'ici 2030, sur une densification irréfléchie. Le prétexte est de construire des logements, dont beaucoup pourraient se voir créés en utilisant des bureaux vides, ce qu'une loi votée, mais jamais appliquée, prévoit du reste. Sur ce plan directeur se sont ensuite greffés des PLQ, ou Plans localisés de quartier. Ces derniers ont vu le jour sans contrôle patrimonial. Il faut dire que les associations étaient trop occupées à contrer le Musée d'art et d'histoire à la sauce Jean Nouvel. Nous nous retrouvons du coup avec des objets architecturaux jugés importants par la Commission des monuments et sites qui vont se voir sacrifiés. Je pense à la zone autour du Jeu de l'Arc (1). C'est un exemple. Je pourrais aussi citer celui du chemin du Centenaire à Carouge, où un gros immeuble va remplacer une chapelle très intéressante. 

Où s'appliqueront ces plans de quartier?
Mais partout dans le canton! Quantité de zones villas doivent se voir densifiées. Je pense à Lancy. Je pense au Grand-Saconnex. Il y a là de juteuses affaires à mener. Même les promoteurs français s'y intéressent. Les affairistes viendront parfois de loin. 

Il y avait pourtant eu un coup d'arrêt.
C'est exact. Mais si on a voté en 1983 la fameuse Loi Blondel, c'était parce que la situation semblait devenue grave. Il y avait eu des mécontentements populaires. L'édification de la Caisse d'Epargne en verre fumé (modifiée depuis) à la Corraterie ou l'immeuble de Spengler (aujourd'hui Tutelle des adultes) au boulevard Georges-Favon avaient mal passé. Mais des verrues de ce type ne sont rien en comparaison de ce qui nous attend. 

On a aussi beaucoup démoli et reconstruit entre 1900 et 1914.
Certes. Mais avec une grosse différence. On voulait alors créer des ensembles, ce que contraignait du reste à respecter des cahiers des charges remplis de règles précises. Aujourd'hui, les promoteurs se contentent de boucher des trous sans penser à ce qui se trouve à gauche et à droite. On en arrive du coup à une insupportable incohérence. Cette dernière finit par tomber sur le moral des habitants. C'est fatigant que de devoir sans cesse affronter de telles dissonances! 

Qui laisse faire tout cela?
Il y a théoriquement des instances de contrôle au sein du Département de l'aménagement, du logement et de l'énergie. Je citerai la Commission d'architecture. L'ennui, c'est qu'il s'agit d'une caisse enregistreuse, laissant tout passer. C'est normal, du reste. Il faut penser aux conflits d'intérêt. Les architectes y jugent d'autres architectes, avec ce que cela suppose de copinages. Les gens du patrimoine ne sont pas consultés. Dans la Commission des monuments et sites, il ne se trouve par ailleurs que deux historiens de l'art sur une trentaine de membres. Les autres ne sont pas forcément sensibles, ou parfaitement insensibles à la chose. Les loups sont dans la bergerie. Il y a aussi là des architectes...

Quel est le rôle de la tête du Département, en l'occurrence Antonio Hodgers, à l'heure actuelle?
Il devrait se révéler important. Mes condisciples de Contre l'enlaidissement de Genève avaient de l'espoir en voyant venir un Vert. Or, que se passe-t-il? Hodgers est en train de vouloir bétonner le canton afin de créer des logements. Il s'abrite derrière les décisions prises par ses prédécesseurs, alors qu'il a le pouvoir de les casser. Je vous ai déjà parlé des bureaux à transformer en priorité. Je pourrais ajouter, qu'avec un peu de courage, on pourrait s'intéresser aux appartements vides. Les Valaisans ont bien osé. Ils ont même déclassé des terrains à bâtir. Ici, rien de tout ça. On finit par croire que les milieux de l'immobilier tiennent les politiciens en otages. 

Quel but final entretient Contre l'enlaidissement de Genève?
La révision du Plan directeur cantonal. Il faut lancer une initiative et arriver à un vote populaire. La deuxième chose serait le respect des lois existantes. Regardez les surélévations! Le texte précise qu'elle doivent se faire en harmonie avec le bâtiment préexistant. Le contraire de ce qui se pratique aujourd'hui, où le rehaussement semble être aussi peu en rapport que possible avec l'immeuble situé en dessous. La Rade enfin. Guillaume Barrazone a lancé en parfaite illégalité un concours d'idées populaires pour la Rade, alors que tout y est protégé. Et il parle maintenant de réaliser les projets primés... Notez que le projet Nouvel pour le MAH contournait déjà tous les règlements. 

Revenons au présent. Vous avez décidé de lancer cette année des contre Journées du Patrimoine.
Notre désir est d'ouvrir un débat sur le patrimoine et l'environnement et pas de ne nous contenter comme les Journées officielles de faire entrer le plus de gens possible dans des lieux aussi consacrés que la cathédrale, le Palais Eynard ou l'Hôtel-de-Ville. Nous proposons le revers de cette médaille. Il y aura dix rendez-vous guidés. Très divers. Le choix n'a pas été facile. Nous travaillons avec des habitants et des propriétaires, souvent inquiets. La participation reste bien sûr gratuite. 

Des exemples de visites.
Le Point du Jour, où il reste encore quelques villas. La propriété McGregor, à Pregny-Chambésy, dont le terrain risque d'être amputé pour densification. «Les hauts et les bas» d'une rue de la Servette gangrenée par les surélévations. Grange-Canal, où nombre d'immeubles sont voués à la démolition. La Rade. Là, je crois que notre promenade n'aura pas le côté triomphaliste de celle organisée par les Journées institutionnelles. 

Deux questions pour terminer. Tout d'abord, aurait-on pu faire fondre ces menaces?
Oui, bien sûr. Le projet initial Praille-Acacias-Vernets, mené avec un peu de courage et non pas avec la mollesse genevoise, aurait pu donner un quartier audacieux, un peu futuriste, permettant de loger beaucoup de monde en hauteur. On sait aujourd'hui qu'on aboutira à quelque chose de médiocre, si jamais la chose se fait. Le PAV aurait pu éviter de miter autant la campagne genevoise. Cette dernière était unique à cause de son histoire longue et prospère. On est en train de la banaliser. 

Et maintenant la dernière. Pensez-vous que les Journée du patrimoine soient une mascarade?
Pire, une routine qui tourne autour d'une notion vidée de son sens. 

(1) Je viens de vous en parler.

Pratique

La chose à consulter. hhttps//fr-fr.facebook.com/contrelenlaidissement/ Pas de site internet.

Photo (Tribune de Genève): La rue de la Servette avec une surélévation particulièrement agressive.

Ce texte interacalaire précède immédiatement celui sur les Journées (officielles) du patrimoine.

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