Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Patrimoine Suisse Genève publie "XIXe". Douze promenades savantes dans la ville

Le livre vient douze ans après "XXe". Il s'agit de mettre en valeur, sous une forme documentée et neutre, le patrimoine bâti local des années 1814 à 1914.

La Maison Royale, sur le quai Gustave Ador. 1908. Architectes Henri Garcin et Charles Bizot. Remaniement peu respectueux en 1964.

Crédits: Wikipédia

Il est finalement arrivé. Je ne vous parle pas d’un retardataire du Tour de France qui aurait perdu le peloton. Mais il y a un peu de cela. Cela faisait des années qu’on attendait «XIXe, Un siècle d’architectures à Genève». Le sujet devait en curieuse logique suivre le tome consacré au XXe. Ce dernier ouvrage date de 2009. Il avait été placé sous la direction de Catherine Courtiau. Pauline Nerfin, la nouvelle coprésidente de Patrimoine Suisse Genève (1), a pris le relais pour remonter le temps. Il s’agissait cette fois de mettre au goût du jour une première mouture datant de 1985. Deux générations ou presque… Le principe se révélait en effet le même il y a trente-cinq ans, puisque «Le grand siècle de l’architecture genevoise, 1800-1914» se voyait déjà décliné sous forme de douze balades. Notez que les esprits se sont modifiés depuis. La mode du XIXe sera restée courte. Si l’on écoute certains membres actuels du comité de Patrimoine Suisse Genève, le «grand siècle» serait aujourd’hui le XXe. J’y reviendrai dans un second article suivant immédiatement celui-là dans le déroulé de cette chronique.

L'un des "châteaux" néo-médiévaux de Léon Bovy aux Tranchées. Celui-ci date de 1907. Photo Mapio.net

La période couverte s’est également rétrécie depuis 1985, comme certains pullovers au lavage. Oh, pas de beaucoup! N’empêche que si la guerre de 1914 met bien un coup d’arrêt au XIXe siècle, comme l’admettent tous les historiens, le parcours commence cette fois en 1814. C’est à un jour près (elle a eu lieu le 31 décembre 1813) la date de la Restauration genevoise. L’ancienne République, devenue chef-lieu de département français, va alors bientôt se retrouver à la tête d’un petit canton suisse. D’où d’autres orientations culturelles, même s’il faudra pour cela du temps. Celui de l’illusion d’une fusion dans le giron de Maman Helvetia. D’où le fameux «Heimatstil», si présent dans la ville à partir de 1900. Le style était en réalité neuf. Cette mixture se «suissitudes» (le néologisme date d’un rapport du Conseil Fédéral de 2006) empruntait à diverses époques et régions du pays des éléments hétérogènes. Voire hétéroclites. Il formait, sur le plan artistique, l’équivalent de l’actuel parler «buffet de la gare d’Olten» mélangeant les dialectes pour se rendre accessible à tous les locuteurs d’Outre Sarine.

Ni itinéraires, ni étoiles

Mais trêve de généralités! Que découvre aujourd’hui le lecteur tenant «XIXe, Un grand siècle d’architectures à Genève» solidement en mains? Eh bien douze promenades présentées non plus par numéros mais par lettres, de A à L. Autant dire que le parcours n’offre rien de chronologique, même si les immeubles les plus anciens se trouvent en principe au centre. Ce n’est pas un «Guide Bleu» ou un «Baedeker». Il n’y a ici ni itinéraires balisés, ni étoiles. La neutralité (serait-elle du coup bien helvétique?) caractérise du reste les notices, signées par quinze auteurs dont certains sont bien connus à Genève. Le livre n’émet presque jamais d’opinion, même dans ses deux préfaces, Pauline Nerfin se trouvant précédée par l’architecte Bernard Zumthor. Je veux bien qu’il y ait là du sérieux scientifique, mais cette tiédeur dénote aussi une évidente volonté de ne pas faire de vagues.

Un détail de la "Maison des paons" d'Eugène Cavalli et Ami Golay, 1902. Non classée! Inscrite à l'inventaire. Photo Chambre immobilière.

Bien sûr, il s’agit là d’un choix de constructions. Environ 250 heureux élus. Cette sélection se veut moins qualitative que représentative. Il fallait du riche et du pauvre, du plus ou moins ancien, du public et du privé, du connu et de l’inédit. De l’inédit? Mais oui! A force de se déambuler dans Genève, l’habitant a pris l’habitude de ne plus la regarder. Par découragement souvent. Il y a eu tant de démolitions malheureuses suivies de reconstructions hasardeuses que la cité donne l’impression d’avoir été bombardée pour se retrouver rebâtie à la hâte... La fameuse notion d’«ensemble», que défendait Denis Blondel à la mémoire duquel l’ouvrage se voit dédié, en a pris un sacré coup. Genève a connu un massacre patrimonial, et ce n’est pas fini. Mais là aussi la chose ne se verra pas dite. Les polémiques actuelles n’ont rien à faire ici. Pas de Feuillantines! Aucune Villa Scriabine! Par rapport à la mouture de 1985, les auteurs se sont contentés d’enlever les objets détruits ou trop remaniés. Soyons positifs! L’association peut se montrer satisfaite de son travail.

Auteurs et dates de construction

Le gros bouquin (496 pages!) n’en possède pas moins son utilité. Côté informations, il se révèle même in-dis-pen-sa-ble. Il se cache beaucoup de recherches derrière lui. Le curieux apprendra ainsi le nom des auteurs de tous immeubles rencontrés en chemin. Il connaîtra leurs dates de construction. Il saura quelles interventions, douces ou perturbatrices, se sont vues pratiquées au fil des décennies. Il découvrira enfin quel degré de protection connaissent ces édifices présentés comme exemplaires. C’est là que l'amateur d'architecture risque de connaître ses réelles déceptions. A Genève n’existent que 280 monuments classés depuis 1920. Et certains à une date bien tardive, à l’instar du Grand Théâtre de 1879, qui a bénéficié de cette mesure en 2016, tout comme le Musée d’art et d’histoire, inauguré en 1910! Le Victoria Hall, hélas veuf de ses plafonds d’origine à la suite d’un incendie criminel, attend lui toujours. Il se contente, comme bien d’autres, de se voir «inscrit à l’Inventaire». Cela dit, c’est toujours mieux que de se se retrouver simplement sur un «plan de site» ou dans une «zone protégée» ou a fortiori sans rien…

Une image ancienne de d'un immeuble de la route de Chêne dessiné par Edouard Chevallaz en 1911.  L'immeuble vient de se voir restauré fidèlement. Photo Centre d'Iconographie genevoise.

Outre le fait qu’il oblige à tourner bien des pages pour retrouver le renseignements désiré, le livre renseigne pourtant peu sur les carrières. Ce n’est d’ailleurs pas son but. Mais qui sont les grand architectes locaux d’une profession qui va alors se professionnalisant? Il faudra pour cela d’autres volumes, plus pointus. D’autres ouvrages, alors que l’air du temps privilégie l’étude et à la préservation de la seconde moitié du XXe siècle. Certains noms reviennent cependant souvent dans «XIXe». Ils se retrouvent sur des photos permettant enfin de voir les immeubles de loin, détachés sur un ciel bleu grâce aux photos d’Adrien Buchet. Il y a bien sûr Jacques-Elysée Goss (1839-1921) ou Marc Camoletti (1857-1940). Leurs noms se sont toujours vus cités, longtemps avec un certain dédain il est vrai. «XIXe» permet surtout de découvrir Léon Bovy (1863-1950). L’homme a construit, avec un bureau que l’on imagine considérable, près de 200 édifices. C’est à lui qu’on doit des sortes de châteaux médiévaux le long du boulevard des Tranchées. J’adore! Eh bien, aucune œuvre de Léon Bovy n’a à ce jour bénéficié d’un classement!

(1) Une postface de Robert Cramer, ancien président de Patrimoine Suisse Genève, clôt le livre.

Pratique

«XIXe, Un siècle d’architectures à Genève (1814-1914)», sous la direction de Pauline Nerfin. Photos d’Adrien Buchet. Edité par Patrimoine Suisse Genève, 496 pages.

Demande de corrections
de Patrimoine Suisse Genève

Il est toujours dangereux d'écrire sur sa propre ville, surtout si on ne l'aime pas beaucoup. Voici les corrections demandées par Patrimoine Suisse Genève une semaine après la publication de cet article.

la période ne s’est pas vraiment rétrécie : l’ancien guide indiquait certes 1800, mais il n’y aucun objet à l’intérieur d'avant 1814 (en fait 1817), car presque rien ne s’est construit pendant l’occupation française.
• Il n’y a pas 250 objets mais 362 notices, dont certaines comportent plusieurs objets.
• La villa Scriabine ne se trouve pas sur le territoire de la Ville de Genève (le guide est resté sur cette commune). Il n’y a pas Les Feuillantines, peu visible depuis le domaine public et trop éloignées géographiquement (comme le magnifique musée de l’Ariana) de la promenade la plus proche.
• Par rapport à la mouture de 1985, les objets trop dénaturés ou démolis ont été enlevés, c’est juste : mais plus de 60 nouveaux objets ont fait leur apparition !
• Concernant la neutralité : Le Jeu de l’Arc, bien que démoli pendant la production du livre est mentionné, tout comme des bâtiments à l’avenir incertain (rue de l’Avenir ou secteur Aster/Orangerie/Rose.

La couverture du livre. Photo Patrimoine Suisse Genève.

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