Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Patrick Gyger prend la tête de Plateforme10 à Lausanne. Ce sera un quartier entier!

Le directeur prend la tête de la Fondation regroupant le MCB-a, le Mudac et l'Elysée Il y a encore une idée de bâtiment et des collaborations sont prévues.

  • Patrick Gyger, aujourd'hui, devant le MCB-a.

    Crédits: 24 Heures.
  • Patrick Gyger à ses débuts.

    Crédits: DR.

Il a eu cinquante ans il y quelques jours, mais il reste ici un débutant. Patrick Gyger entre en fonction à Plateforme10 de Lausanne, qu’il va désormais coiffer de son autorité. J’ai lu à son propos un entretien assez «jeté» avec un journaliste du «Temps». Je reste donc au départ sur la réserve. Le monde muséal tangue beaucoup en ce moment. Difficile de s’y raccrocher encore à quelque chose. Une époque semble se terminer, sans que la suivante se profile vraiment. A quoi ressembleront du coup dans quelques années le Musée cantonal des beaux-arts (MCB-a), l’Elysée et le Mudac? J’ai rendez-vous avec Patrick pour l’apprendre, face au bâtiment du MCB-a et tout près du chantier où les deux autres institutions cohabiteront dès 2022. A ce propos, tout va bien. Longtemps restés souterrains, les travaux champignonnent aujourd'hui. Les passants peuvent du coup découvrir la boîte de béton, zébrée par un éclair vitré à mi-hauteur. C’est de là que viendra la lumière dans un hall que Patrick Gyger me décrira plus tard comme spectaculaire.

Débuts à Yverdon

Installés dans une Portakabin bleue (la couleur de Plateforme10!), nous n’avons plus qu’à faire connaissance. C’est facile. Patrick Gyger parle beaucoup, et vite. Il connaît son sujet d’autant mieux que tout entretien commence en général par un peu d’autobiographie. «Je suis né au Brésil de parents suisses. Je suis resté là-bas jusqu’à dix ans, ce qui m’a laissé beaucoup de souvenirs et un rapport différent avec l’espace public.» Il faut dire que São Paulo, c’est grand, divers et varié. Le retour au bercail s’est effectué non sans dépaysement. «Nous vivions dans le canton de Vaud. J’y ai plus tard fait mes études d’histoire et d’histoire de l’art.» Patrick s’est du reste senti tenté par une carrière universitaire, «que je n’ai heureusement pas faite.» En 1998, à 27 ans, il se retrouve au contraire à la tête de la Maison d’Ailleurs d’Yverdon, dont je vous parle souvent. «Elle venait de faire l’objet d’attaques violentes de la droite, touchant au montant des subventions comme de l’organisation d’une exposition Hans Ruedi Giger ayant mal passé la rampe.» Il faut dire que le dessinateur devait avoir l’air d’un «alien» dans le Nord vaudois…

Patrick Gyger (avec «y» donc) va rester là dix ans. «Nous y avons monté beaucoup d’expositions itinérantes Il a aussi fallu en organiser la présentation permanente avec le fonds des collections.» Mon interlocuteur s’est ensuite dit qu’il lui fallait aller regarder... ailleurs. «J’avais organisé parallèlement à Nantes de 2001 à 2005 un festival lui aussi centré sur l’utopie.» C’était là une grosse bastringue avec soixante auteurs invités, de la littérature, des accrochages et du cinéma. La ville armoricaine semblait dégager un gros potentiel. «Elle menait une politique très dynamique, axée sur des événements ponctuels. Les structures sont venues ensuite. Le socialiste Jean-Marc Ayrault, qui devait servir de premier ministre à François Hollande, manifestait de grosses ambitions culturelles. On sentait vibrer des énergies. C’est là que sont nées les «nuits blanches». Elles ont essaimé depuis dans le monde entier.»

Cinq cents événements par an

Le Vaudois d’adoption est donc parti pour Nantes, mais à plein temps cette fois. Il y dirigera Lieu Unique, dont les initiales rappellent celles des petits beurres LU. Ce Lieu occupe en effet, au bord d’un canal, les anciennes usines de la biscuiterie. «C’est devenu une Scène nationale et un Centre de Culture contemporaine.» Et Patrick Gyger de rappeler les 500 événements annuels. Des spectacles. Des expositions de toutes tailles. De l’art sonore ou numérique. Des performances. «Il y était aussi bien question de littérature que de géopolitique ou d’éthique.» Le tout avec de multiples partenariats locaux, mais aussi nationaux et internationaux. «Nous avons collaboré avec le Centre Pompidou, comme le Barbican londonien ou la République d’Estonie.» Un rythme épuisant, mais un boulot d’équipe. «Je supervisais des responsables de secteurs. Je décidais en leur compagnie. Je lançais des idées. Il me fallait négocier, sans perdre de vue une ligne artistique.» Laquelle? «Tout devait sembler politiquement pertinent. L’idée de base était que le public reçoive une autre vision du monde.» Là aussi, Patrick Gyger est resté dix ans.

Tout ça, c’est le passé. Il y a maintenant Lausanne, sans doute pour une décennie aussi. Avec du rêve en cours de fabrication. «Il y aura là un quartier entier, qui se construit progressivement.» Tout a commencé, je le rappelle, par une vieille défaite en votation populaire. Le musée prévu à Bellerive s’est vu contré de manière inattendue. «Il fallait aller de l’avant. Le Canton s’est lancé sur diverses pistes pour construire le nouveau Musée des beaux-arts attendu depuis près d’un siècle.» Le Conseil d’État a tranché pour le lieu. Ce serait la grande parcelle libérée par les CFF à côté de la gare. «L’Elysée, qui était une institution subventionnée, et le Mudac, dépendant de la Commune, ont ensuite décidé de venir là. Est ainsi né Plateforme10, qui est devenu une seule et unique fondation le 1er janvier 2021.»

Regards croisés

Il y avait là de quoi tenter un ambitieux pour la piloter. Cinquante candidats étaient en lice. «Ce qui m’intéressait, c’était de pouvoir établir des liens entre trois entités en devenir. Lors des entretiens, j’ai été clair. Pour moi, un directeur dirige. Ce n’est pas une sorte de concierge. Je n’ai rien de l'administrateur. J’éprouverais plutôt du plaisir à dépenser de l’argent, surtout public. La gestion stricte se situe hors de mes compétences.» Patrick Gyger éprouverait-il donc des rêves de toute puissance? Non. «Je dois chapeauter tout en laissant à chaque musée une identité et une indépendance. Il faut cependant amener parfois des regards croisés. Et projeter en permanence une impression d’harmonie.» Comment les choses se passent-elles en ce moment? «Nous sommes deux directrices, un directeur et moi en Conseil de direction. Nous décidons ensemble (1). Il nous faut arriver à une cohérence, en tenant compte de deux pièces rapportées, qui ont leur mot à dire, les fondations Toms-Pauli et Vallotton.»

Aujourd’hui, subsistent bien sûr des inégalités. Le MCB-a, qui ouvre mardi 2 mars deux nouvelles présentations, poursuit sa lancée. Pour le Mudac et l’Elysée, c’est en revanche l’attente. «Mais, comme vous l’avez vu, les travaux avancent. Ils avaient pris un peu de retard, rattrapé depuis. La remise des clefs s’effectuera en novembre. Il y aura une première action commune au printemps 2022, avec une inauguration agendée en juin. Son thème et décidé, mais il reste secret. Les trois musées en donneront chacune leur vision singulière. A chacun ses compétences et son équipe.» Il s’agira d’une étape. Si j’ai bien compris Patrick Gyger, il existe déjà un autre projet de bâtiment. L’appétit vient en mangeant. «On arrive à un moment charnière. Alors que nous allons nous retrouver impactés par un interminable chantier autour de la gare - on parle de dix ans -, un bâtiment CFF se verra abandonné à côté du MCB-a.» Plateforme10 tente de sauter sur l’occasion. «La construction n’offre aucun intérêt architectural. Patrimoine Suisse acceptait même sa démolition. Mais je vois déjà comment on peut en tirer quelque chose de bien.»

Un public avant tout local

Tout cela se prépare, s’élabore et se mitonne à l’intention d’un public, bien sûr! Quel rapport mon vis-à-vis entretient-il au fait avec ce dernier, objet actuel de toutes les attentions des pouvoirs publics? «Je vous dirai que je ne recherche pas le plus gros nombre d’entrée possible, avec une politique putassière. Plateforme10 visera avant tout la population locale, cantonale et nationale. Cette dernière doit s’approprier le lieu et juger ce que nous faisons de son argent.» L’idée de base demeure l’accessibilité. «Je suis contre l’idée du musée obligatoire. Je ne m’intéresse pas aux matches de foot, je n’aimerais pas qu’on me contraigne à y aller. Ce qu’il faut en revanche, c’est faire tomber les barrières sociales, mentales et financières. Je crois dans la gratuité. J’en ai fait l’expérience à Nantes. Je déteste l’idée de faire réserver les gens à l’avance. De les forcer en quelque sorte à rentabiliser leurs efforts. Il faut simplement qu'ils viennent. C’est formidable quand des amateurs effectuent des visites de dix ou quinze minutes juste parce qu’ils ont envie de voir telle ou telle œuvre. Ou tel ou tel événement.»

Patrick Gyger pense aussi que les gens doivent s’attacher à des musées possédant leurs personnalités propres. «C’est terrible de voir aujourd'hui des institutions devenues interchangeables à force de montrer les mêmes artistes. Avant moi, au MCB-a, il y a ainsi eu de vrais choix. Offrir Kiki Smith en constituait un. Les aquarelles de Giovanni Giacometti un autre.» Contrairement à Marc-Olivier Wahler, arrivé au MAH genevois, l’homme n’a pas peur de montrer les beaux-arts, «même s’il demeure bien clair que nous n’organiserons pas que de grandes présentations classiques.» Il y a aura ainsi le grand Vallotton attendu pour marquer les 100 de sa mort en 2025. Mais aussi des contemporains bien mis en valeur. «Je dis contemporain, mais au sens large du terme! Pas celui, restrictif, qu’on peut lui donner aujourd’hui en favorisant un certain genre.» Patrick Gyger pense ici en particulier aux jeunes artistes locaux, «qui ont tellement besoin d’aide et de soutien en ce moment.» Il faudra en accompagner quelques-uns.

Une dynamique à créer

Pour ce faire, il y aura évidemment besoin de s’élargir. «Nous développons des projets avec d’autres musées. Des festivals comme Images de Vevey. BDfil à Lausanne. Le Béjart Ballet. Un peu plus loin, le Musée Audemars-Piguet dans la Vallée de Joux, qui reste excentrée.» Il s’agit de créer ensemble une dynamique. D’aller de l’avant, et de ne surtout pas lâcher la pression. Aucune pause. «Je demeure par exemple opposé à l’idée d’un jour de relâche commun dans les trois musées. C’est une petite mort hebdomadaire. A Plateforme10, dans le durable ou l’événementiel - car il y aura ici de multiples événements - il faut qu’il se passe tout le temps quelque chose.» Et pas seulement des «Afters»!

(1) Notons que le MCB-a, aujourd'hui dirigé par Bernard Fibicher, et le Mudac, coiffé par Chantal Prod'Hom auront de nouvelles têtes bientôt, leurs titulaires ayant atteint l'âge de la retraite. Ce qui peut changer bien des choses...

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