Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Patrick Gilliéron Lopreno photographie les paysans suisses dans son livre "Champs"

Au rythme des quatre saisons défilent les images panoramiques en couleurs. Slobodan Despot signe les textes. Un beau livre en forme de artisanal.

Première saison, l'hiver...

Crédits: Patrick Gilliéron Lopreno

Des traces de pneus gravées en creux sur une terre meuble. Unique photo en noir et blanc de l’ouvrage (le lecteur la retrouvera en couleurs à l’intérieur), l’image tout en longueur orne le haut de la couverture du livre. Dû à Patrick Gilliéron Lopreno, pour ce qui forme bien davantage que des illustrations, et à l’écrivain Slobodan Despot l’ouvrage s’intitule «Champs». Le mot reste minuscule sur la jaquette toilée, à la tonalité de pain bis. Une idée du graphiste Chris Gautschi, l’un des quatre auteurs de cette réussite, le dernier étant l’éditeur Olivier Morattel.

Deux ans ont passé depuis que Patrick Gilliéron Lopreno a sorti «Eloge de l’invisible», paru chez Till Schapp à Berne. Cet album constituait déjà sa quatrième incursion dans l’univers de ce qu’on appelle un peu artificiellement le «beau livre». «Un photographe a besoin de beaucoup de temps. Il est tout le temps en train de faire des images, mais il n’en sort souvent pas grand-chose.» Certains sujets exigent en effet un travail en profondeur, comme celui de la paysannerie qui hante Patrick. Il ne faut pas se laisser presser par le temps. Un temps qui ne saurait se voir compressé par ceux qui cultivent la terre. «Ils vivent au rythme des saisons, d’où mon découpage en quatre moments de l’année, en commençant par l’hiver.»

Des héros déchus

La Suisse a longtemps fait des paysans ses vedettes, surtout s’ils s’échinaient à faire pousser des champs aux flancs des montagnes. Ce n’est plus le cas. Les terres se réduisent sous la poussée urbaine. La mondialisation menace. Les prix des produits sont à la baisse afin de satisfaire les supermarchés. L’État demande comme toujours dans ces cas-là aux intéressés de «se réinventer». «Le paysan d’aujourd’hui se retrouve pris entre l’exploitation classique, toujours plus difficile, et l’agriculture biologique.» D’où une réelle fracture entre entre un monde par essence conservateur et un autre plus «alternatif». Tout ne répond plus dans ce double conflit pour la survie «à la dimension spirituelle que donnait au monde agricole des poètes romands comme Gustave Roud ou encore Philippe Jaccottet.»

Le  livre contient bien sûr un certain nombre de paysans, pas toujours jeunes. Photo Patrick Gilliéron Lopreno.

Pour Patrick, l’univers rural continue pourtant à véhiculer une image patriotique et sociale. «Le sujet reste un thème très fort en Suisse, volontiers associé à la montagne.» Dans «Champs», son traitement est triple. «Il y a mon regard derrière l’objectif. Celui de Slobodan avec ses mots. Et enfin la vision des paysans eux-mêmes, qui nous ont accueillis et fait confiance. D’où une certaine pluralité des points de vue. Je regarde personnellement la terre avec une distance naturaliste et un soupçon d’onirisme.» D’où ces panoramiques en largeurs telles qu’ils n’en finissent pas… «Je suis parti en utilisant normalement un 14x36. Mais il ne convenait pas au sujet. Je voulais montrer l’insertion de l’homme dans le paysage. Seul le panoramique le permettait.»

Une réelle reprise

Beaucoup de livres d’images sont sortis depuis l’avant-guerre sur le monde paysan. A l’héroïsation de naguère a succédé le constat social. Je me souviens ainsi de «Femmes de la terre» de Monique Jacot, paru en 1989. La Neuchâteloise montrait des exploitations agricoles à la recherche d’un nouveau souffle. L’ordinateur devait s’y allier à la charrue. Tout récemment, François Schaer a regardé ce qui subsiste de paysannerie à Genève. Il fallait regarder les clichés de près pour réaliser qu’on n’était pas dans une usine «high tech». «C’est parce que Genève constitue un peu le Silicon Valley de l’agriculture helvétique!», s’exclame Patrick. «Le canton ne reflète de loin pas là toute la réalité.» Mon interlocuteur s’est ainsi glissé dans les discrètes poches de pauvreté qui demeurent dans l’un des pays les plus riches du monde. «Je pense à la Broye. Au Seeland. Nous quittons ici les gadgets technologiques. Ce qui se reste en revanche très présent partout, c’est la part administrative. Chaque chose doit se voir justifiée afin d’obtenir des subventions.»

Patrick Gilliéron-Lopreno. Photo RTS.

Patrick a donc beaucoup tourné en Suisse, «sauf au Tessin». Il a rencontré des paysans parfois jeunes. Et sans complexes. Le cri d’alarme de Monique Jacot dénonçant l’abandon des fermes aurait-il été entendu? Oui et non. «Des trentenaires reprennent le train de campagne. Ils en sont fiers. Mais ils savent aussi que l’ailleurs s’est rétréci. Pas d’autre issue que d’assurer la relève! Nous ne sommes plus dans la prospérité des années 1980. Il faut donc tenir le coup.» Le photographe se fait ici leur défenseur. Comme il le dit lui-même dans «Champs» à la suite des textes (parfois écrits depuis la lointaine Sibérie!) de Slobodan Despot, «J’ai réalisé ce livre comme on prend le maquis.» Il s’agit pour Patrick de retrouver maintenant «une unité première». L’ouvrage constitue donc «une renaissance» et une «conversion». Non pas à une agriculture industrielle, mais à taille humaine… et si possible animale.

Un véritable éditeur

«Champs» n’existerait cependant pas sans tous les relais qui ont permis sa création. Il y a l’écrivain, bien sûr, dont les courts textes se retrouvent alignés au haut des pages. Tout s’y voit dit en quelques lignes. Puis l’éditeur. Patrick Gilliéron Lopreno ne tarit pas d’éloges sur Olivier Morattel, qu’on a connu à La Chaux-de-Fonds et qui exerce aujourd’hui à Dole, en Bourgogne. «Il s’agit là d’un véritable éditeur. L’homme n’a pas peur des risques. Il garde un esprit rebelle. Cette aventure, car c’en est était une, l’a tout de suite tenté.» Tout s’est pourtant effectué par correspondance. Lui et Patrick ne se sont finalement vus pour la première fois qu’en janvier 2021. Et puis, il y a les autres. A citer, bien sûr. Patrick Schranz, le clicheur. Chris Gautschi, le graphiste. «Une équipe qui permettait de garder un aspect artisanal au livre.» Un livre qui constitue tout sauf un produit. Il s’agit vraiment là d’une œuvre. Vous aurez compris la différence.

Pratique

«Champs», photographies de Patrick Gilliéron Lopreno, textes de Slobodan Despot, aux Editions Olivier Morattel, 128 pages.

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