Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Tadao Ando présente son projet pour l'ex-Bourse du Commerce

Crédits: Studio Tadao Ando

C'est le retour du fils prodigue. Il fallait tuer le veau gras. Afin d'appâter François Pinault, un bambin qui fête tout de même ses 80 ans en 2017, la maire de Paris lui a offert l'ancienne Bourse du Commerce, située à quelques pas du Louvre. Le milliardaire et ses héritiers en jouiront pendant cinquante ans. L'immeuble réaménagé reviendra ensuite à la Municipalité. C'est un peu le même cas de figure que pour la Fondation Vuitton de Bernard Arnault, à la grosse différence près qu'au Bois de Boulogne tout demeurait à construire. Et à quel prix! 

On se souvient de l'affaire Pinault A la suite de bisbilles et de tergiversations, l'homme avait renoncé en 2005 à occuper l'ancien site des usines Renault à l'île Seguin sur la Seine, entre le Pont-de-Sèves et Saint-Cloud. Il avait été se faire voir à Venise, où le Palazzo Grassi se retrouvait abandonné par une Fiat à bout se souffle. Il fallait un riche repreneur. L'ex-Sérénissime le tenait. L'homme y a organisé une vingtaine d'expositions, toutes sauf une axées autour de la création contemporaine. On sait aussi qu'il l'a par la suite emporté sur les Guggenheim pour la Punta della Dogana, de l'autre côté du Canale Grande. Cet exil volontaire était resté au travers de la gorge des Parisiens. L'impérieuse Anne Hidalgo, qui possède une aussi haute idée de la Ville que d'elle-même, se devait d'y mettre fin. Or la Bourse du Commerce désertée aussi se cherchait un nouveau destin...

Un tambour à l'intérieur 

Restait à donner une nouvelle image à cet énorme bâtiment rond, chargé d'Histoire. Le Français a présenté lundi son projet à la presse (1). Il se verra mené à bien, comme pour les deux lieux vénitiens, par Tadao Ando. L'architecte devra ici aussi respecter un cahier des charges. Interdit de toucher aux murs et à la coupole, décorée à l'intérieur d'une guirlande de fresques! Le Japonais construira à distance respectueuse de la circonférence interne un immense tambour pour que la collection dispose tout de mêmes de murs. Mais il n'aura pas la possibilité de le réaliser en béton, son matériau favori. Trop lourd. Il faut aussi que son apport se révèle réversible. D'aucuns regrettent la construction de cette paroi venant opacifier le lieu. Il faut dire que, vu lundi avec les portes grandes ouvertes sur l'extérieur (ce qui ne restera bien sûr pas le cas après l'ouverture en 2019!), le coup d’œil était féerique. 

En quoi l'endroit se révèle-t-il patrimonial? Un peu par addition de faits, l'actuel édifice chargé de sculptures remontant en gros aux années 1880. Au départ s'élevait ici l'hôtel de Soissons, près des remparts élevés au XIIIe siècle par Philippe-Auguste. Du logis, rien ne subsiste. Des fortifications, une tour a été retrouvée il y a une dizaine d'années dans la toute proche rue du Louvre, lors d'une démolition. Elle s'était retrouvée prise dans des maisons relativement modernes. A partir de 1572, Catherine de Médicis se fait construire là sa nouvelle résidence. Elle abandonne pour cela les Tuileries en chantier, suite apparemment à une prédiction funeste. Son hôtel sera pourvu d'une énorme colonne dorique de 31 mètres, dont le haut aurait servi de poste d'observation à son astrologue Ruggeri. Si le palais n'est qu'un souvenir, la colonne se dresse toujours là.

D'une coupole à l'autre 

Au XVIIIe siècle s'élève la Halle aux Blés. C'est elle qui recevra la première coupole en 1782, signée François-Joseph Bellanger. Puis une seconde en 1812, suite à un incendie. Las! Cette construction ronde brûle à nouveau en 1854. L'actuel bâtiment, celui que transformera donc Tadao Ando pour la modique sommes de 108 millions d'euros (2), se relève très lentement de ses ruines. Inauguration en 1889 sous le nom de Bourse du Commerce. Il s'agit alors de la tête de pont des pavillons des Halles métalliques construites sous le Second Empire par Victor Baltard. Des pavillons sottement détruits pendant la sinistre ère Pompidou. Le site n'en finit pas de se voir repensé depuis à coups de milliards. La dernière version, celle de la Canopée, ne restera pas (du moins je l'espère), la dernière... 

Voilà pour les épisodes précédents. Le lieu se verra donc voué dorénavant à l'art contemporain. Anne Hidaldo et François Pinault sont très «arty», tendance bling-bling. Je crois vous avoir dit ce que je pensais de l'actuelle présentation de Damien Hirst par le second à Venise. On va donc assister à une sorte de rééquilibrage. L'Etat donnera dans le strict avec Beaubourg et le Palais de Tokyo. L'ex-Bourse se chargera du «show off», comme son ancien nom le suggère. Pinault ne possède-t-il pas par ailleurs Christie's, ce qui crée inévitablement des passerelles?

Le détail qui tue 

Il n'a bien sûr pas été question de ça lundi. La présentation d'un lieu offrant 7700 mètres carrés de surfaces utilisables, dont 3000 pour les expositions, occupait le devant de la scène. Il restera donc de la place pour un espace d'accueil, un auditorium ou un restaurant, comme si le quartier n'en comptait pas déjà assez. Il a aussi été question du calendrier. L'enveloppe de pierre ayant déjà été plusieurs fois restaurée, il n'y aura que l'adaptation à réaliser. Tout devrait donc être prêt au début 2019. En plein centre de la cité, entre le Louvre et Beaubourg. Et avec une politique favorisant la collection maison, riche de 2000 à 3000 pièces. Un chiffre que Bernard Arnault demeure loin d'atteindre avec sa Fondation Vuitton, plutôt vouée aux accueils de grand prestige. Après Chtchoukine, ce sera donc cet automne au Bois de Boulogne le MoMA de New York. 

Le traitement du bâtiment se voudra officiellement respectueux. Une grosse petite chose me chiffonne cependant. Sur les simulations avec foules de la réouverture de 2019, j'ai vu la colonne recouverte aux deux tiers de la hauteur par une sorte de pansement artistique. Le geste de Tadao Ando vient défigurer l’œuvre de son prédécesseur du XVIe siècle. Espérons que, comme à Venise, des amis du patrimoine parviendront à faire retirer cette note contemporaine dévastatrice. Anne Hidalgo elle-même laisserait tout faire. Pour elle, Paris doit tenir à la fois de la vitrine de grand magasin et du terrain de jeu. On se souvient de la Samaritaine en reconstruction et de la future (je ne sais cependant pas où l'on en est) Tour Triangle.

(1) La vérité m'oblige à dire que si j'ai visité le site, je n'étais pas à la conférence de presse. 
(2) Notons que François Pinault n'utilisera aucune déduction fiscale sur les 108 millions, comme le lui permettrait la Loi Aillagon, votée en 2003. Il faut dire que l'ex-Ministre de la culture dirige aujourd'hui la Fondation Pinault. Cela ferait un peu désordre.

Photo (Studio Tadao Ando): L'intérieur repensé avec le tambour à construire.

Prochaine chronique le lundi 3 juillet. Les Archives Nationales de Paris face aux désastres. Une bonne exposition.

 

 

 

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