Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Sophie Calle investit le Musée de la chasse et de la nature

Crédits: Béatrice Hatala/Musée de la chasse et de la nature, Paris 2017

Cela peut étonner, mais c'est comme ça. A Paris, en ce moment, vous pouvez entrer sans trop de peine au Grand Palais pour voir Gauguin ou Irving Penn. Il n'y a presque personne au Quai Branly en train de se promener à travers «Les Forêts natales». La voie menant au Derain du Centre Pompidou demeure quasi libre. Il suffit pour cela de parvenir à entrer dans le bâtiment. Les expositions ne marchent pas trop bien en ce moment dans la capitale. Il faut dire qu'il y en a trop à la fois. Deux exceptions cependant. Devant les Arts décoratifs, la queue se forme dès 10 heures du matin pour Dior, alors que les portes n'ouvrent qu'à 11. Et le visiteur se demande combien de temps il lui faudra encore attendre avant d'accéder au Musée de la chasse et de la nature afin de découvrir le «Beau doublé, Monsieur le Marquis» de Sophie Calle. 

Le Musée de la Chasse, à laquelle on a accolé il y a quelque temps «la nature» pour d'évidentes raisons de correction sociale, connaît une incroyable montée de popularité. Je vous l'ai déjà raconté. Longtemps, l'institution privée était restée un lieu réservé aux «happy few». Les connaisseurs se chuchotaient l'adresse de cet endroit à la scénographie si différente des autres. Ici, pas de «white cube», ni des néons cliniques. Tout se passait dans un hôtel particulier du XVIIe siècle bâti par François Mansart, qui avait bien failli passer sous la pioche en raison de sa prétendue insalubrité. Inauguré en 1967 par André Malraux lui-même, le musée abritait la collection de la Fondation François Sommer et des pièces appartenant aux musées nationaux. Le tout dans un apparent désordre ne manquant ni de curiosité, ni d'humour.

Un endroit à la mode 

C'est depuis la réouverture après d'énormes travaux de 2007 que le Musée de la chasse et de la nature a commencé à devenir à la mode. Dans l'Hôtel de Mongelas annexé, des expositions temporaires pouvaient périodiquement raviver la flamme. Un intérêt accru se voyait désormais porté à l'art contemporain. Cela pouvait aller de la photo cynégétique (ou de trophées de chasse) d'Eric Poitevin à la présence de tableaux dus à des auteurs imaginaires. Un peu de mystification ne faisait pas peur aux organisateurs de ces manifestations qui, parties des lieux de présentation temporaire, tendent aujourd'hui à s'égailler sur l'ensemble des trois étages du bâtiment. Ajoutez à cela quelques soirées dans les caves. Une présence constante sur les réseaux sociaux. Le Musée de la chasse et de la nature a fini par s'imposer comme l'alternative réussie aux grandes boîtes vides et sans âme conçues par des «archistars». De véritables cartons à chaussures que l'on nous présente comme les seuls musées possibles pour le XXIe siècle. 

Ce n'est donc pas en terrain inconnu que s'aventure aujourd'hui Sophie Calle, qui est elle-même une vedette médiatique. A 64 ans, la plasticienne peut prétendre aux institutions les plus prestigieuses. Elle a même le droit de poser ses conditions. Beaubourg l'a accueillie. L'Amérique lui a tendu les bras, ce qui est rare pour un Français et a fortiori pour une Française. New York célèbre en elle a la fois la photographe (ce qu'elle reste un peu) et l'animatrice de toute une mythologie de plus en plus morbide. Il y a quelques mois, Sophie inaugurait une tombe aux secrets dans le Cimetière des Rois genevois. L'artiste a depuis fait scandale en filmant la mort de sa mère, marchant ainsi sur les traces du vidéaste Bill Viola. On se souvient de sa série sur les aveugles. Elle faisait froid dans le dos. Celle qui pouvait au départ sembler une amuseuse (on se souvient du lit où elle a successivement fait dormir en bien tout honneur ses amis l'un après l'autre) sème aujourd'hui le trouble et la gène.

Une exposition en tandem 

L'exposition «Beau doublé, Monsieur le marquis» a bien failli ne pas avoir lieu, ou alors sous une forme différente. Au milieu des discussions avec la direction, le père de Sophie est mort. Elle en avait toujours été très proche, même si l'artiste n'a cette fois pas mis en boîtes l’agonie. Son chat adoré a aussi diparu. Pour ne pas se dédire, l'artiste a donc proposé une simple rétrospective. Après tout, pourquoi pas? Puis elle s'est rapprochée d'une vieille amie, qui n'exposait pratiquement jamais. C'est ainsi qu'elle a débarqué au Musée de la chasse et de la nature avec Serena Carone comme copilote. Une excellente idée. Serena, qui pratique avant tout la sculpture figurative, sait mettre les choses en forme. Sophie a surtout donné des idées et des textes. Notez que pour donner à communiquer les premières, elle a choisi toutes sortes de cadres baroques avec cerfs bramant ou sangliers chargeant. Des vulgaires objets de plastique commandés sur le Net. Ils n'en produisent pas moins ici tout leur effet. 

Au fil du montage de cette exposition organisée par Sonia Voss, tout a fini par faire sens. D'une certaine manière Sophie était faite pour le musée, à moins que ce ne soit ce dernier qui ait été conçu pour elle. Ou plutôt pour elles. Les duettistes rajoutent de nouvelles significations au parcours, tout en augmentant encore le nombre d'objets qu'il contient. L'ours blanc fétiche (270 centimètres de haut!) se retrouve en fantôme après avoir été recouvert d'un drap blanc. Serena Carone a garni tout un plafond de chauves-souris (de céramique?), entre veille et éveil. Elle a conçu quelques pistolets qui, comme aurait dit autrefois, sont de «drôles de pistolets». Il y aussi, photographiées par Sophie, des tombes anglo-saxonnes portant le mot de «father». C'est drôle et un peu maladif à la fois. Un peut comme une mort que chacun aimerait bien apprivoiser. On comprend donc pourquoi chacun veut voir ce double dames.

Pratique

«Beau doublé. Monsieur le Marquis», Musée de la chasse et de la nature, 62, rue des Archives, Paris, jusqu’au 11 février 2018. Tél. 00331 53 01 92 40, site www.chassenature.org Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, les mercredis jusqu’à 21h30.

Photo (Béatric Hatala/Musée de la chasse et de la nature): Le plafond de chauves-souris imaginé par Serena Carone.

Prochaine chronique le lundi 27 novembre. Rennes raconte la folle histoire des abbés Desjardins.

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