Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Quand Pierre-Paul Rubens exécutait des portraits princiers

Crédits: Musée du Luxembourg, Paris 2017

«The right man in the right place.» Pierre Paul Rubens lui-même aurait pu comprendre cette phrase, il est vrai toute simple. Dans sa carrière qui le propulsa d'Anvers à Mantoue, puis à Gênes, à Madrid et à Paris, il y a aussi eu une étape londonienne. Le roi Charles Ier, qui le traitait presque comme un égal, lui avait notamment commandé les gigantesques toiles de Banqueting House. Sujet imposé: la gloire de son père Jacques Ier. Miraculeusement épargné par le grand incendie de 1666, celui un peu moins dramatique qui brûla tout le reste du palais de Withehall en 1698 et les bombes allemandes de la dernière guerre, cet énorme plafond peint reste aujourd'hui le dernier décor de Rubens encore dans son écrin d'origine. 

Si je parle du bon endroit et de l'endroit qu'il fallait, c'est parce que le Flamand se retrouve aujourd'hui au Musée du Luxembourg parisien. Le lieu jouxte en effet le palais construit par Marie de Médicis au début du XVIIe siècle sur le modèle du Pitti florentin. La dame comptait y jouer les puissantes reines mères. Il s'agissait de la veuve de Henri IV et de la mère de Louis XIII. Précisons à ce propos qu'elle était aussi celle de la reine d'Angleterre, de la reine d'Espagne et de la duchesse de Savoie. L'Italienne avait très bien su placer ses pions filiaux. Tout cela devait pourtant mal finir. Quatorze ans de luttes avec son fils, puis l'exil à vie en 1631. C'est ainsi que Rubens, à qui elle avait commandé une immense galerie avec des tableaux à sa gloire, ne reçut pas celle destinée à feu son époux, qui passait visiblement après. Les seules toiles entamées de la seconde série se trouvent aujourd'hui à Florence.

Une vie exemplaire 

Qu'importe! «La vie de Marie de Médicis», elle prête à temps, devait servir au Luxembourg d'école de peinture aux jeunes artistes français du XVIIe et XVIIIe siècle, avant de finir au Louvre. Et Marie elle-même fait partie de l'actuelle exposition, montée par Dominique Jacquot, directeur du Musée des beaux-arts de Strasbourg. Le visiteur la découvre dans son éclat royal vue par le Flamand Franz Pourbus. Vient ensuite le magnifique portrait de Rubens sur fond de draperie jaune, prêté par le Prado. La fin se fait mélancolique. Chassée de France, celle qui devait mourir dans la gêne (toute relative) à Cologne en 1642 est ensuite montrée par Van Dyck, puis Gerrit van Honthorst. L'ex beauté grassouillette, mais impérieuse, y ressemble dangereusement à Bette Davis en fin de carrière. 

Pourbus, Van Dyck, Honthorst... Mais que viennent-ils donc faire dans une exposition Rubens? Bien des choses, et c'est là qu'il risque d'y avoir maldonne. L'exposition des «portraits princiers» de Rubens, à vrai dire assez rares dans un œuvre pourtant colossal, ne constitue pas un florilège. Il s'agit d'une réflexion sur la notion d'atelier, de typologie et finalement sur tout un genre pictural. L'effigie d'un souverain n'est pas comme les autres. C'est une représentation symbolique, codifiée et destinée à se voir multipliée. A une époque où la photographie n'existe pas, il fallait autre chose que des monnaies pour diffuser l'image royale. D'où des répliques innombrables, distribuées tant aux instances gouvernantes qu'aux courtisans ou aux souverains alliés. Quand Callet peindra plus tard le portrait officiel de Louis XVI en costume du sacre, il en faudra immédiatement une soixantaine de copies.

Dérivations multiples 

Aux murs du Luxemborg, qui reste un bâtiment de petite taille, il y a donc du bon et du moins bon, de l'original et du duplicaté. Dominique Jacquot nous montre comment un prototype se voit utilisé et réutilisé, en changeant parfois le costume du personnage. Il y a d'abord la famille ducale de Mantoue, dont le rayonnement reste faible. Avec les nombreux sujets représentant les archiducs Ferdinand et Isabelle-Claire-Eugénie, qui représentent l’Espagne à Bruxelles, l'atelier entre déjà en jeu. Le public peut ensuite découvrir tout ce que ses membres peuvent tirer d'une belle esquisse du maître, à qui le jeune Louis XIII a donné une rarissime séance de pose. Le portrait original de Philippe IV d'Espagne est perdu. Il a été victime d'un attentat au Kunsthaus de Zurich. Pas de Charles Ier, qui confiait plus volontiers son visage à Antoon Van Dyck. Mais il existe à son propos une étonnante histoire à raconter. Le roi avait acquis comme bon un Rubens en réalité réalisé à plusieurs mains. Pour s'excuser, l'artiste lui envoya son autoportrait, à l'allure seigneuriale. Le roi accepta le présent en échange, ce qui gonflait le statut social de Rubens. Admirable, l’œuvre se voit aujourd'hui prêtée au Musée du Luxembourg par Elizabeth II. 

«Rubens, Portraits princiers» ne constitue ainsi pas une exposition de type grand public. Elle offre une réflexion historique et artistique, d'où la présence de nombreux scientifiques dans le catalogue. Le visiteurs y trouve bien sûr des chefs-d’œuvre. Mais il y a aussi là, sinon des croûtes, du moins des toiles médiocres. Ce n'est pas un «best of» Rubens, comme le Palazzo Reale de Milan le proposait encore un il y a quelques mois en puisant dans les collections italiennes. Le parcours ne se révèle pas ardu pour autant. Il suffit dans certaines salles d'avoir lu «Les trois mousquetaires». A ce propos, une petite nouvelle. L'original du portrait du duc de Buckingham par Rubens vient d'être retrouvé dans un château anglais. Vu le sujet, il n'y a ici que celui d'Anne d'Autriche (la propriétaire des ferrets de la reine) en trois versions: l'autographe, celle d'atelier et une copie ancienne.

Pratique 

«Rubens, portraits princiers», Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris, jusqu'au 14 janvier 2018. Tél. 00331 40 13 62 00, site www.museeduluxembourg.fr Ouvert tous les jours de 10h30 à 19h, le vendredi jusqu'à 22h. Je signale que la Réunion des Musées nationaux publie pour l'occasion le livre de Philippe Forest intitulé "Rien que Rubens". Un texte voulu personnel et qui m'a laissé de marbre. Cela semble devoir devenir une habitude. La rétrospective Gauguin du Grand Palais se voit, elle, accompagnée par le "Et la terre de leurs corps" de Zoé Valdés.

Photo (Musée du Luxembourg): L'infante Isabelle-Claire-Eugénie, régente espagnole des Pays-Bas. Version d'atelier, avec château à gauche.

Prochaine chronique le lundi 30 octobre. Jasper Johns à Londres. Un contemporain américain plutôt rare en Europe.

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