Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Privé et en déclin, Le Musée Dapper d'art africain ferme ses portes

Crédits: AFP

C'est une mauvaise nouvelle, bien dans l'air du temps. Il y a un avis de tempête pour les musées-fondations européens. La nouvelle victime en date est le Musée Dapper de Paris. Créé en 1986 avenue Victor-Hugo à Paris, puis déplacé rue Paul-Valéry (juste à côté) en 2000, il fermera ses portes le 18 juin. Vaste, sur deux étages, plus un café en sous-sol, l'espace se retrouve du coup à vendre. Mille huit cent mètres carrés dans le XVIe arrondissement. C'est ce que vient d'expliquer Christiane Falgayrettes-Leveau, présidente de cette institution privée. Elle a allégué une «fréquentation stagnante». Lisez à mon avis «descendante». La clôture ne marque cependant pas la fin de l'aventure. La Fondation Dapper «poursuivra, voire amplifiera» ses actions hors les murs «notamment au Sénégal et dans les Caraïbes». 

Très pudiquement racontée dans «Le Figaro», qui se préoccupe dans ces cas-là fort peu de contingences financières, cette disparition marque cependant la fin d'une aventure. Le musée était né de la passion de Michel Leveau, né en 1930. Pur produit des grandes écoles françaises, ce dernier était devenu une sommité dans le domaine minier. Il avait quitté le giron de l'Etat pour fonder sa propre compagnie, travaillant dans des pays africains parfois en délicatesse avec les droits humains. Active au Gabon du président Omar Bongo, la Comilog exploitait notamment le manganèse. Michel Leveau s'était ensuite replié sur des filiales françaises, avant d'abandonner les affaires à la fin des années 90. Fortune faite. Enorme, à ce que l'on dit.

Fondation créée à Amsterdam 

En 1983, le Français avait fondé à Amsterdam (le lieu ayant apparemment été choisi pour des raisons fiscales) la Fondation Dapper. Pourquoi ce nom? Il s'agissait d'un hommage au géographe néerlandais Olfert Dapper (1636-1689), qui avait publié sans jamais y aller une description de l'Afrique en 1668. Michel Leveau s'était pris d'affection pour l'Art du Continent noir. Ses moyens lui permettaient d'en acquérir les spécimens les plus rares, les plus beaux et du coup les plus cher. On parle aujourd'hui d'un ensemble limité en nombre (environ 350 pièces), mais aux provenances illustres. Elles vont du marchand d'avant-guerre Charles Ratton (à qui le Quai Branly a récemment dédié une exposition en hommage) à Jacob Epstein en passant par Helena Rubinstein et Paul Guilaume. Plus que d'un ensemble muséal, avec ce que cela suppose d'objets de complément moins spectaculaires, il s'agit d'une collection de chefs-d’œuvre. 

En 1986, Leveau ouvre logiquement à Paris son musée. Il faut le chercher au fond d'une cour, mais d'une cour très chic du XVIe arrondissement, plantée de grands bambous verts. Il y a là, avenue Victor-Hugo, un second immeuble derrière le premier. Le lieu reste étroit. Il comporte beaucoup d'escaliers. Il n'en s'agit pas néanmoins d'un endroit magique, dont le nom circule bientôt à la ronde. Le Musée accueille jusqu'à 100 000 visiteurs pour sa magnifique exposition sur les Dogon en 1994. Il faut dire que le Musée du Quai Branly n'existe pas encore. Les amateurs d'art africain (je dis bien art, il n'y a là aucune ethnographie) ne trouvent donc aucune autre institution similaire à visiter dans la capitale française, à part le Musée de l'Homme et celui des Arts africains et océaniens, tous deux bien poussiéreux. En 2000, Dapper déménage afin de s'agrandir. Un échec. Le nouvel endroit ne dégage plus aucun charisme. Le charme est rompu.

Adaptation nécessaire

Et puis, le Quai Branly, auquel Christiane Falgayrettes-Leveau est personnellement liée, ouvre ses portes en 2006. Il faut tout repenser. Une place se voit faite, dans le grand hall, à la création africaine contemporaine. A un classique métis comme Wilfrido Lam. Mais l'élan semble brisé. Moins de monde. Une certaine peine à renouveler les expositions aussi. Seconde épouse de Michel Leveau, à qui elle a donné deux nouveaux enfants (il en avait déjà quatre), la Guyanaise possède pourtant de l'entregent. C'est une ancienne journaliste, venue interviewer un milliardaire bien plus âgé qu'elle. Il l'a épousée. Elle devrait logiquement dû tenir l'institution privée bien en main, après le décès de Michel à la veille de ses 82 ans en novembre 2012. 

Ce n'est apparemment pas le cas. La dame parle de public «insuffisamment diversifié», d'«environnement culturel transformé» et d'«adaptation nécessaire». Elle a aussi manifesté un «besoin de flexibilité» et des désirs de «projets ambitieux». «Nous ouvrerons désormais là où notre engagement trouvera désormais un véritable écho.» Il est cependant aussi question d'argent dans son discours. Christiane parle de trop de frais et d'un endroit (non subventionné) «trop lourd à gérer». Bref, le musée serait devenu «un boulet». Rien n'a en revanche été dit de l'avenir des collections, qui représentent un patrimoine colossal. En novembre 2012, le mois où disparaissait précisément Michel Leveau, une sculpture africaine (en l'occurrence Senoufo) franchissait symboliquement pour la première fois à New York l'équivalent de 10 millions d'euros.

La Fondation Pierre Arnaud repart 

Je rappelle que la nouvelle survient quelques mois (c'était en janvier) après l'annonce de la fermeture fin 2018 de la Maison Rouge, à la Bastille, par Antoine de Galbert. Un centre culturel archi-dynamique, ouvert en 2006 et basé au départ sur sa collection. Le Musée Maillol a pour sa part repris des activités après de gros hoquets financiers. En Suisse, la dernière fâcheuse nouvelle était jusqu'ici la disparition de la Fondation Pierre Arnaud à Lens, en Valais. Il a été publié depuis, le 27 avril, que cette dernière continuait en sourdine «après avoir trouvé une solution». Mais pour combien de temps? Un musée privé se doit d'avoir les reins solides, l'enthousiasme contagieux et l'énergie indomptable. Il peut ainsi survivre durablement à son fondateur... ou à la fatigue de celui-ci.

Ce texte d'actualité remplace celui sur l'exposition Walker Evans à Beaubourg, reporté au mercredi 24 mai.

Photo (AFP): Les salles du second Musée Dapper, inauguré en 2000.

Prochaine chronique le lundi 22 mai. Cette chronique entre dans sa cinquième année.

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