Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/ Pompidou offre "la rétrospective" au sculpteur César

Crédits: Pascal Guyot/AFP

C'était à l'aube des années 1960. Autrement dit au millénaire dernier. Marie-Laure de Noailles posait à l'intention de la presse, assise dans la Zim qu'elle s'était fait donner. Il s’agissait de la Cadillac des Soviétiques, fantaisie en moins. On ne circulait pas en voiture rose ou citron près du Kremlin. La «nomenklatura» se contentait de pare-chocs chromés. Si la mécène des surréalistes, très empâtée, se donnait en spectacle, elle avait une bonne raison. Sa voiture presque neuve, elle allait insolemment la faire compresser par César afin de l'installer dans son hôtel particulier de la place des Etats-Unis. Un geste impérial. 

La compression noirâtre figure aujourd'hui dans «La rétrospective» que le Centre Pompidou accorde au sculpteur, mort en décembre 1998 à 77 ans. Oh, le grand hommage n'allait pas de soi! L'artiste a souffert d'être devenu un «people». Les critiques n'aiment pas ça. En France surtout, vestige d'un romantisme assaisonné d'une pincée de Van Gogh, le vrai créateur se doit de rester pauvre et anonyme. Incompris, surtout. L'idée de génie demeure à ce prix. Or César a vite connu le succès. La fameuse «vache enragée» (on ne connaissait alors pas la «vache folle») du Marseillais n'a duré que quelques années. Le temps de découvrir la soudure à l'arc et d'utiliser du métal de récupération. La suite est allée sans encombre. L'Etat et la Ville de Paris achètent dès 1955-1956 l'un «L'esturgeon», l'autre «Le scorpion». Deux grandes pièces figuratives du début. César peut dès lors voisiner avec les deux autres génies officiels de l'époque: Bernard Buffet et Georges Mathieu.

La magie du fer 

César fait alors encore partie des sculpteurs, au sens classique du terme. Le fer, même déniché dans une décharge de ce qu'on appelle alors «la société de consommation», constitue un matériau admis. Pour tout dire, il a acquis ses lettres de noblesse depuis deux générations. Il semble plutôt espagnol grâce à Julio Gonzales ou Pablo Gargallo. Il le reste avec une figure comme Eduardo Chillida, né trois ans seulement après César. Il y a aussi Picasso qui assemble des rebuts, même si le tirage final s'effectue en bronze. César se fait du reste présenter vers 1956 au peintre, dont la création sculptée le fascine. Le Français en adopte la même apparente pauvreté, mais il pousse l'idée jusqu'au bout. Les deux extraordinaires nus féminins sans tête présentés à Beaubourg sont entièrement exécutés au chalumeau. Inutile de dire que le petit guide parle ici de «geste radical» et d'une «œuvre emblématique de la modernité». On n'a pas peur des nouveaux clichés au Centre Pompidou... 

L'homme veut ensuite passer à d'autres choses, ce qui peut se comprendre. Il n'abandonne pas la soudure pour autant. Le prouve une pièce colossale comme son «Centaure» de 1983, installé place Michel-Debré à Paris. Mais la découverte accidentelle en 1960 d'une énorme presse, importée des Etats-Unis, l'incite à la détourner de manière créatrice. D'où l'idée de compressions. Mais dirigées. Presque maîtrisées. Le Provençal ne dispose pas l'automobile (symbole d'une époque d'abondance) n'importe comment dans la machine. Il anticipe le résultat. Tel ou tel élément se retrouvera mis en évidence. Ou non. Notez qu'il y aura bientôt une variante à cette entreprise de démolition. D'autres voitures se voient aplaties, avec ou sans leur moteur et leurs sièges.

Le temps des "Expansions" 

Cette vision bien tassée des choses se doit d'inciter au contraire. César se fait l'auteur d'«Expansions». Il jette une mousse de polyuréthane colorée sur le sol de manière plus ou moins (ici plutôt moins) dominée. Au début, César imagine la chose comme une de ces performances devenues à la mode. Il partage la mousse en tranches, à la manière d'un gâteau, pour l'offrir aux spectateurs. Mais les choses évoluent. L'homme fera laquer, poncer et surtout durcir la coulure. La preuve! Les spécimens présentés au sixième étage de Beaubourg ont traversé le temps en gardant leurs tons acidulées de glaces fondues. Pourvu désormais d'une barbe et de lunettes emblématiques, le Marseillais en refera périodiquement. Il aura du reste bientôt tendance à «se revisiter», autrement dit à se répéter. L'a encore prouvé en 1995 son énorme participation à la Biennale de Venise. Pavillon français. L'invité n'était depuis longtemps plus en odeur de sainteté dans le monde international de l'art contemporain... 

C'est donc bien une entreprise de réhabilitation que tente le Centre, comme le Musée d'art moderne de la Ville de Paris a voulu (à mon avis sans grand succès) le faire récemment pour Buffet. Directeur du Musée national d'art moderne, installé dans la maison un étage plus bas, Bernard Blistène est d'ailleurs le commissaire officiel de la manifestation. La chose se révèle du coup appuyée. Il suffit de lire les mots «La rétrospective» écrit comme on dirait «la totale». La scénographe Laurence Le Bris a de plus repris l'idée de départ de l'institution, ouverte en 1977 sous la houlette du Suédois Pontus Hulten. César se retrouve donc sur un plateau ouvert, sans cheminement obligatoire. D'où un sentiment de liberté et respiration.

Des débuts magnifiques 

Il faut bien l'avouer. Le début séduit énormément. Il y a là une invention, une imagination, une vitalité transcendant ce que ces œuvres de fer peuvent avoir de daté. Les compressions passent encore bien. Les expansions tiennent en revanche déjà du truc, comme les aime aujourd'hui l'art contemporain, de Niele Tononi (les petits carrés) à Daniel Buren (les rayures de pyjama). A partir des années 1970, puisqu'il y a tout de même une chronologie, l’inspiration faiblit. César fait du César comme pour le trophée cinématographique, dont aucun exemplaire ne se voit curieusement exposé. Il remplit son rôle. Il satisfait une demande. Dans la veine de Buffet, avec son misérabilisme. A la manière du Georges Mathieu remplissant ses toiles immenses d'élans calligraphiques. Tout le monde ne réussit pas son œuvre de maturité, et encore moins de vieillesse...

Pratique

«César, La rétrospective», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, jusqu'au 26 mars. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr (le site reste toujours aussi mauvais). Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h, nocturnes le jeudi jusqu'à 23h.

Photo (Pascal Guyot/AFP): César au travail sur une pièce en fer. Notez la barbe et les lunettes emblématiques du personnage.

Prochaine chronique le jeudi 26 janvier. Le MEN neuchâtelois a rouvert. Du moins en partie. Où en est le musée d'ethnographie?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."