Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Orsay se penche sur le paysage mystique, "Au delà des étoiles"

Crédits: DR

Il faut se méfier des paysages. Les arbres ne sont pas que des bouquets de feuilles vertes (du moins en été). Ils nous rattachent à notre mère à tous, la Terre. Les chemins ne forment pas seulement des voies de traverse, surtout s'ils se révèlent tortueux. Ils symbolisent la vie humaine. Le ciel rapproche du cosmos. Les nuages interrogent, en particulier quand ils deviennent symétriques comme chez Ferdinand Hodler. Les jardins incitent à la réflexion, et parfois du coup à la délectation morose. Qu'elle soit ou non religieuse, la nature invite de toute manière à une communion. 

«Communion». J'ai lâché le grand mot. En collaboration avec l'Art Gallery de l'Ontario, à Toronto, le Musée d'Orsay nous envoie aujourd'hui «Au-delà des étoiles». Il s'agit pour les commissaires Guy Cogeval (qui signe ainsi ses adieux à l'institution) et Katharine Lochman d'explorer «le paysage mystique» de la fin du XIXe et des débuts du XXe siècle. Le panorama se veut mondial. Inconnue en Europe, la peinture canadienne se retrouve ainsi en vedette, à cause de Toronto. Un bien, soit dit en passant. C'est l'occasion de découvrir le Groupe de Sept ou Emily Carr qui, influencés par le poète Walt Whitman et le critique Ralph Waldo Emerson, voyaient dans l'osmose homme-nature «le fondement de toute société légitime». Il faut dire qu'à leur époque le monde rural restait primordial. En France, il faut attendre 1929 pour que la population des villes dépasse celle des campagnes et les années 1950 avant que le lien (souvent familial) entre les deux soit définitivement coupé.

Contemplation suffisante

«Mystique»... Il s'agit souvent là d'un mot-valise. Il contient ce qu'on veut bien y mettre. Après avoir vu l'exposition d'Orsay, je me dis que la simple contemplation d'un paysage suffit pour remplir les conditions. C'est en tout cas le cas pour Claude Monet. Voir dans ses séries comme les «Meules» ou les «Peupliers» des «poèmes panthéistes» me semble abusif. Peindre la cathédrale de Rouen à toutes les heures du jour ne fait pas accéder d'un coup l'impressionnisme à la spiritualité, et moins encore à la religiosité. Magnifiques, ces tableaux remplissent simplement une case au début d'«Au-delà des étoiles». A notre époque où le nombre d'accrochages temporaires devient terrifiant dans les musées, ce sont moins des sujets que de nouveaux prétextes à des expositions que l'on recherche aujourd'hui. 

Reste qu'il y a là de fort beaux paysages, genre inventé vers 1600 et devenu autonome vers 1800. On peut même dire que les vues de villes ou de campagne ont dominé la peinture du XIXe siècle, passant d'une nature recomposée en atelier à la composition exécutée en plein air. Cet art est longtemps resté dans le réalisme, avec ce que cela suppose (à tous les sens du terme) de terre à terre. Une nouvelle génération a voulu transcender ce vérisme après 1880. Comme dit l'artiste inspiré dans «Quai des brumes», un film de Marcel Carné de 1938 dialogué par Jacques Prévert: «je peins des choses qui sont derrière les choses». Ajoutez par là-dessus un soupçon de théosophie, une louche de renouveau chrétien et une pincée d'onirisme et vous aboutirez à des toiles reflétant (et suscitant du même coup) des états d'âme.

Prédominance nordique 

L'exposition actuelle se veut à la fois chronologique, thématique et géographique. Le paysage mystique se révèle cependant plus nordique que méditerranéen, en dépit d’œuvres admirables d'Angelo Morbelli ou de Giuseppe Pellizza da Volpedo (le fameux «Miroir de la vie», où un cortège de moutons se reflète dans l'eau). Tout près des neiges alpines ou polaires, il y a ainsi Munch, Hodler (un seul tableau seulement) et bien sûr les Canadiens que sont McDonald, Lismer, Varley, Johnston, Carmichael, Jackson et Harris. Eux-mêmes parlaient d'ailleurs d'un «Nord mystique», avec beaucoup de grandes étendues blanches dépeuplées. Le vide développe apparemment la conscience. 

Viennent ensuite dans l'exposition la nuit, moment de repli et d'introspection dès le Moyen Age, le cosmos et les «paysages dévastés». Il y a du coup, à Paris, quelques tableaux de guerre de Paul Nash, récemment vu à la Tate Britain. Il serait ici permis de faire une prolongation jusqu'à notre époque, caractérisée par la nature souillée, d'où une écologie inconnue à l'époque. Mais ce n'est pas le propos de Guy Cogeval et de Katharine Lochman, dont le champ d'investigation semble déjà bien assez large comme ça. Pour le moment, entre 1914 et 1918, la nature peut encore se régénérer toute seule. Le mot pollution reste heureusement inconnu.

Une sauce qui ne prend pas 

Le tout convainc-t-il? Pas vraiment. Il y a certes des chefs-d’œuvre aux murs, de Van Gogh à Georgia O'Keefe en passant par Maurice Denis (le plus catholique des mystiques, jusqu'à la bigoterie) ou Paul Gauguin. Mais la sauce, pour être vulgaire, ne prend pas vraiment. Le visiteur ressort ravi d'avoir découvert des Canadiens qu'Orsay (désormais dirigé par Laurence des Cars) ferait bien d'accueillir une fois, en grand. La Suédoise Hilma af Klint, qui avait voulu que sa peinture se soit montrée que très longtemps après son décès, mériterait un plus large présentation. Il faudrait penser à montrer une fois Paul Nash. Bref, il y a du pain sur la planche. Mais doit-on poursuivre ce genre d'exposition fourre-tout que reste «Au-delà des étoiles»? C'est là la vraie question, et je me garderai bien d'y répondre.

Pratique 

«Au-delà des étoiles, Le paysage mystique de Monet à Kandinsky», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, jusqu'au 25 juin. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.muse-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

Photo (DR): Fragment du "Miroir de la vie" de Pelliza da Volpedo. Le tableau est tout en largeur.

Prochaine chronique le lundi 15 mai. La Maison Tavel "fait le Mur".

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