Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Medusa" fait le tour des bijoux au Musée d'art moderne

Crédits: Henryk Kaston/Musée d'art moderne de la Ville de Paris, Paris

Une bouche sans visage, avec des lèvres de rubis et des dents faites de perles. Une chose sûre, elle ne mord pas. Il y a même l'amorce d'un sourire. L'objet, qui fait l'affiche de l'exposition «Medusa» à Paris, n'en déconcerte pas moins. Il offre quelques chose de vaguement inquiétant. Un bijou, puisqu'il s'agit bien ici de parures, n'est pas forcément pas fait pour rassurer. Venu du fond des âges, il nous ramène à une dimension préhistorique. Pourquoi arborer du métal et des cailloux hors de prix sinon sur le dos du moins sur le poitrail, au bras et aux doigts? 

Première surprise, l'exposition ne se déroule pas au Musée des arts décoratifs, où elle eut parfaitement trouvé sa place. Elle se tient au premier étage, en arc de cercle, du Musée d'art moderne de la Ville e Paris. Un lieu plutôt branché peinture-sculpture, même si le mobilier, le verre et la céramique ont trouvé leur place dans le parcours permanent. Second étonnement, son itinéraire brasse tous les genres. Il y a là du précieux et du toc, de l'ancien et du contemporain, de l'artistique et du commercial. Les limites du genre se voient même repoussées. Qu'est-ce au fait qu'un bijou? Pour la commissaire Anne Dressen (aidée de Michèle Heuzé et de Benjamin Lignel), des choses comme la Palme d'or de Cannes 2017 en font partie, tout comme la cravate masculine, la montre (il y a notamment celle, en forme de piano, de l'extravagant Liberace) ou la ceinture de chasteté (l'exemplaire proposé n'est pas médiéval, mais date du XIXe siècle).

Un statut ambigu 

On le voit. L'éventail (tiens, il n'y a pas d'éventail, au fait!) se révèle large. Anne Dressen parle d'«objet au statut ambigu», à mi-chemin entre le vêtement et la sculpture. «Il reste l'une des formes d'expression artistique les plus anciennes et universelles, bien qu'il ne soit pas nécessairement considéré comme une œuvre d'art.» Il s'agissait d'en illustrer toutes les facettes, pour parler comme un diamantaire. Sur les quelque 400 pièces présentées, il y a donc de l'archéologique et de l'exotique. Du précieux et de l'industriel. Du bon genre et du transgressif. Un rideau cache ainsi aux enfants un cabinet très corporel où opère notamment le body artiste Lukas Zpira. Un monsieur dont j'ai plusieurs fois sollicité les services (ou les sévices...), soit dit en passant. Les décorations militaires, regroupées un peu plus loin, font nettement plus convenable. 

Mais la grande idée des organisateurs était cependant un brassage général. Passées les explications liminaires, le public se voit abandonné à son humeur du moment. A lui de trouver son parcours, entre les vitrines et quelques tableaux mis aux murs, dont l'inévitable «Salomé tatouée» de Gustave Moreau. Il s'agit pour lui de s'interroger. Un collier fait en morceaux de bouteilles cassées (prêté par le Mudac lausannois) constitue-t-il bien un bijou? Peut-on qualifier d'un mot à la connotation si frivole l'anneau du pape Sixte IV, qui vivait au XIIIe siècle? Comment appréhender les créations de Meret Oppenheim ou de Louise Bourgeois, qui font, elles, très musée d'art contemporain? Dans un autre genre, une tabatière en or, comme les affectionnaient les hommes du XVIIIe siècle, constitue-t-elle encore un objet utilitaire, ou déjà un bijou sans cesse sorti d'une poche pour se voir également montré?

Pièces très classiques 

Tout au long du parcours, qui exige du temps (c'est beaucoup, 400 objets!), le public doit donc se laisser charmer, séduire, amuser, mais aussi bousculer dans ses modes de penser. Le Musée d'art moderne propose certes des pièces archi-classiques signées Lalique, Van Cleef et Arpels, Folco di Verdura ou Cartier, dont provient l'énorme collier scintillant de pierres précieuses en forme de serpent livré à l'actrice mexicaine Maria Felix en 1968. Elles créent le choc visuel en se voyant rapprochées de créations de Niki de Saint Phalle, de Lucio Fontana, ou pour faire plus suisse, de Fabrice Gygi et de Thomas Hirschhorn. Entre ces deux extrêmes, tout se révèle cependant possible. Il y a aussi bien une place pour les designers que pour les créateurs de bijoux fantaisie, qui connurent leur apogée des années 1930 à 1950. On peut se permettre davantage de culot en travaillant avec des fausses émeraudes qu'avec des vraies. 

Evidemment, tout cela se voit nappé, comme on dit matière de cuisine, par un verbiage laissant entendre qu'il y a là-dessous une réflexion allant bien au-delà de la futilité. On connaît la chanson. «Medusa» se voyant plus ou moins divisé en chapitres (la chose ne m'a, à vrai dire, pas sauté aux yeux), sachez donc que «chaque section part des a-priori souvent négatifs entourant les bijoux pour mieux les déconstruire et révéler in fine la force subversive et performative qui les sous-tend.» Il s'agit de «questionner des problématiques» et d'établir «un rapport élargi au corps et au monde». Avouez qu'avec de tels arguments, il devient permis d'espérer se voir pris au sérieux. Balayez-moi tout ça! «Medusa» constitue avant tout une partie de plaisir au masculin comme au féminin.

Pratique 

«Medusa», Musée d'art moderne de la la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 5 novembre. Tél. 00331 53 67 40 00, site www.mam-paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Musée d'art moderne de la Ville de Paris): La broche de Henryk Kaston d'après Dalí faisant l'affiche de l'exposition.

Prochaine chronique le dimanche 25 juin. Livre de photos. Que sont les statues de Lénine en Ukraine devenues?

 

 

 

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