Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Marin Karmitz expose sa collection à La Maison Rouge. Superbe!

Crédits: Annette Messager/La Maison Rouge, Paris 2017

L'exposition se situe dans un lieu hautement recommandable. Elle se déroule à La Maison Rouge, près de la Bastille à Paris. En quelques années, Antoine de Galbert est parvenu à faire de cet endroit décentré, où les piétons se font rares, une Kunsthalle ouverte à tous les publics. Le collectionneur y a proposé des manifestations temporaires très différentes les unes des autres. Il y a aussi bien eu là ses couvre-chefs que de la céramique contemporaine en tandem avec Sèvres. On sait qu'Antoine a annoncé la fermeture de La Maison pour 2018. Ce sera pour lui la fin volontaire d'une aventure commencée en 2004. L'homme entend passer à d'autres choses... 

En attendant, la Maison présente le fonds d’œuvres rassemblées par Marin Karmitz. Antoine aime bien les collectionneurs, ce qui peut sembler logique. Leurs goûts se révèlent en général plus personnels que ceux des musées. A moins bien sûr de trop se faire conseiller dans l'espoir, parfois vain, de spéculer... Je m'explique. Marin se concentre avant tout sur la photographie. C'est un homme d'images dans la mesure où il a produit ou coproduit plus de 80 films. La chose se sent, mais elle tient à lui-même. Je me souviens a contrario d'avoir vu aux Rencontres d'Arles la collection de photos de Claude Berri. Que des chefs-d’œuvre patentés. Aseptisés. D'où un insupportable sentiment d'ennui. Où pouvait bien se cacher le réalisateur Claude Berri dans des choix aussi conformistes?

Cinéaste, puis distributeur et producteur 

Mais peut-être ne savez-vous pas qui est Karmitz? L'homme est né en Roumanie courant 1938. Famille juive, en partie anéantie. Ses parents émigrent à Nice à la dernière minute. En 1947, le rideau de fer va tomber sur l'Est de l'Europe. L'adolescent s'intéresse vite au cinéma, qui va connaître en France sa «nouvelle vague». Sorti de l'IDHEC (Institut des hautes études cinématographiques), il devient l'assistant de Pierre Kast, d'Yannick Bellon, de Godard ou d'Agnès Varda. Les noms qui comptent vers 1960. Karmitz se politise, puis se radicalise après Mai 68. Il se rapproche alors des groupes maoïstes et passe à la réalisation avec trois films militants. 

Ces derniers peinent à trouver le chemin des salles. Leur auteur s'improvise distributeur et exploitant. C'est le début de MK2 qui deviendra une grosse affaire, fatalement capitaliste. En 2009, Karmitz se retrouve avec la 491e fortune française. Son circuit représente le 17 pour-cent du chiffre d'affaire des cinémas parisiens. Il produit parallèlement des films, dont ceux des frères Taviani, de Comencini, de Louis Malle, de Kieslowski, de Louis Malle, de Ken Loach ou du Genevois Alain Tanner. C'est un petit empire, tourné vers l'art et essai. Un genre aujourd'hui en perdition. Karmitz a d'ailleurs arrêté la production en 2014, ses salles étant alors déjà dirigées par son fils Nathanaël. Un enfant qu'il a eu de la psychanalyste Caroline Eliacheff, la fille de Françoise Giroud.

Choix austères 

Tout ce que je viens de vous raconter a influé sur Marin Karmitz collectionneur. Ses options sont politiques. Austères. Exigeantes. Rien de joli, rien de frivole ici. Il y a l'ancrage judaïque, très fort. Dans cet ensemble largement dominé par le noir et le blanc, l'une des seules séries en couleurs, signée Antoine d'Agata, représente Auschwitz. Se trouvent également, dans de très beaux tirages, les reportages sur les ghettos d'avant-guerre de Roman Vichniak ou de Moï Ver. Christian Boltanski a bien sûr trouvé sa place avec sa mémoire lancinante de la Shoah. Karmitz se penche aussi sur le monde du travail, avec ce qu'il peut supposer d'exploitation. Les photos sont alors de Lewis Hine, du Suisse Gotthard Schuh (1) ou d'Eugene Smith. La guerre du Vietnam est là grâce à la femme peintre Nancy Spero. Les laissés pour compte de la société trouvent leur place avec entre, autre autres, le grand photographe suédois Anders Petersen.

Comme vous aurez pu le remarquer, l'intérêt de Karmitz ne se limite pas à l'image, plus argentique que numérique. Il y a aussi, dans l'exposition qu'il a voulu intituler «Etranger résident», du dessin, de la peinture, de la sculpture, des installations et même de l'archéologie. Une collection basée sur la mémoire se devait de contenir quelques rappels lointains. Là aussi, le goût de Marin Karmitz (et sans doute aussi celui de Caroline Eliacheff) va vers le difficile. Il n 'y a aucune amabilité dans le dessin de Ferdinand Hodler ou d'Oskar Schlemer, dans la sculpture de Germaine Richier, dans la peinture de Vilhem Hammerschoi (2) ou dans une installation (ici géante) d'Annette Messager. Rien non plus de gracieux dans l'art précolombien, représentée par quelques pièces majeures.

Corridors d'hôtel 

Restait à trouver la mise en scène adéquate. Après un début cinéma (une séquence du «Dernier des hommes» (1924) de Murnau avec porte de palace tournante), Karmitz a voulu un parcours évoquant les longs couloirs d'hôtel. Gris sombre. De chaque côté se trouvent des chambres, où les pièces se voient réunies par affinités. Dans l'une d'elles, cinq ou six Dubuffet de la bonne époque occupent les murs, le centre présentant une tête de pierre celte. Dans d'autres, les photographes se voient présentés par «familles». D’où une formidable impression de cohérence. Elle se perd un peu quand le visiteur accède aux parties, difficiles à aménager, situées en sous-sol. Il a en effet fallu faire place à quelque 400 œuvres. C'est beaucoup, mais pas trop. Quand on aime, on ne compte pas. L'avis semble d'ailleurs unanime. «Etranger résident» est l'une des meilleures expositions parisiennes de 2017. 

(1) Gothard Schuh est le premier achat de Marin Karmitz.
(2) Le Danois Hammershoi avait été révélé aux Français par une superbe rétrospective au Musée d'Orsay en 1997-1998.

Pratique

«Etranger résident, La collection Marin Karmitz», La Maison Rouge, 10, boulevard de la Bastille, Paris, jusqu'au 21 janvier 2018. Tél. 003331 40 01 08 81, site www.lamaisonrouge.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h.

Photo (La Maison Rouge, Paris): L'installation en sous-sol d'Annette Messager.

Prochaine chronique le lundi 19 décembre. Nantes consacre une expositon au caravagesque français Nicolas Régnier.

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