Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les Arts décoratifs se penchent sur le bronzier Pierre Gouthière

Crédits: Musée des arts décoratifs, Paris

On ne prête qu'aux riches. Et riche, Pierre Gouthière (1732-1813) le fut, au moins dans sa tête. Le bronzier de la Du Barry et de Marie-Antoinette se fit ainsi construire à Paris, rue Pierre-Bullet (1), un hôtel particulier princier. Un petit bijou de style Louis XVI, avec un fabuleux décor. Tout cela devait mal finir, comme il se doit. Victime de son ambition comme de mauvais payeurs, Gouthière fit faillite en 1784, ce qui ne l'empêcha pas de continuer à produire en sous-traitance. 

L'artiste, bien plus que l'artisan, fait aujourd'hui l'objet d'une exposition en tandem avec New York. La Frick Collection s'était contentée de vingt-et-un chefs-d’œuvre sûrs d'attribution. On a trop généreusement donné à Gouthière tout bronze doré exceptionnel produit entre 1770 et 1800. Les Arts décoratifs de Paris ont voulu élargir le propos. Il s'agit maintenant de montrer un genre à son apogée. Apparue dans les années 1720, sous la Régence, la mode des bronzes dorés (très rarement argentés, contrairement à l'Allemagne) pour orner des meubles atteint alors une virtuosité folle. Vers 1750, il s'agissait encore de donner des accents vigoureux, destinés à produire leur effet de loin. Dès 1770, les bronzes deviennent si fins et comportent tant de détails qu'ils se rapprochent de la bijouterie. Tout ne se découvre qu'avec le nez sur l'objet. Plus aucune vision d'ensemble.

Hors contexte 

Conscient de la chose, les Arts décoratifs ont rapproché autant que possible les pièces des visiteurs. Et cela même si, pour des raisons de sécurité, celles-ci se trouvent parfois derrière des vitres aussi épaisses et miroitantes que celles des défunts guichets de banque. Les œuvres se sont vues isolées de leur contexte. Nous n'avons plus l'habitude de la surcharge caractérisant les petits appartements du XVIIIe siècle. Il y a donc ici des vases montés à partir de porcelaines chinoises, des chenets (et par conséquent des cheminées), des cassolettes ou des pendules. Beaucoup de pièces proviennent de collections privées, preuve que le goût pour l'ancien n'est pas aussi perdu qu'on veut bien le dire. Certains objets ne sont pas de Gouthière. L'homme a créé un style, repris par les ateliers de Pitoin, de Rémond ou de Thomire. Ce dernier créera même sous l'Empire une véritable usine à bronzes dorés (des centaines d'employés) afin de satisfaire la noblesse créée par Napoléon. 

Pour que le public comprenne la somme d'efforts nécessaires à la création d'une seule pièce, les Arts décoratifs ont choisi un bouton de porte-fenêtre créé en 1770 sur un dessin de l'architecte Ledoux (Gouthière travaillait sur des modèles donnés) pour le pavillon de Madame du Barry à Louveciennes. Un bâtiment qui lui aussi existe toujours. La favorite de Louis XV disposait de moyens illimités. Il y a tant d'opérations à respecter pour créer le fameux bouton que chacun d'entre eux exige des jours de travail entre la fonte, le réparage, la dorure, le polissage (et j'en passe). On imagine le prix de chacun de ces objets utilitaires, auxquels nul ne prête de nos jours plus attention. Gouthière, c'est le comble du luxe. On s'offrait une des ses créations comme on achète aujourd'hui un sac Hermès ou une Ferrari. Absente de l'exposition, la commode de la Du Barry, avec d'énormes plaques de Sèvres peintes attachées au bois par des bronzes ciselés, a même dû coûter plus cher qu'une voiture sorties des ateliers de Modène.

Le fameux artisanat d'art 

Le sujet se rapporte en apparence à d'autres temps. En apparence seulement! La manifestation a ouvert alors que la France (et Genève) fêtaient l'artisanat d'art par des «Journées». C'est un monde manuel dont il faut renouveler les créateurs. On sait que bien des savoir-faire tendent à se perdre même si le Mobilier National, l'Ecole Boulle ou celle, privée, du brodeur Lesage maintiennent des traditions outre Jura. Il s'agit aussi trouver de nouveaux clients. Riches, mais patients. Des amateurs passant commandes. Les métiers d'art dépendent aujourd'hui trop du bon vouloir de l'Etat, qui les utilise pour maintenir en forme un patrimoine ancien. Il faut dire que la création contemporaine, au Mobilier National, se révèle souvent décourageante. 

Magnifique, l'exposition, que double dans le musée une autre sur l'atelier Odiot, le grand orfèvre du Ier Empire, ne possède pas de catalogue. Il vient en effet de sortir un gros livre, assez cher, de Charlotte Vignon et Christian Baulez sur le sujet. «Pierre Gouthière, Ciseleur-doreur du roi» a paru en 2016 aux très confidentielles éditions Mare & Martin. Evidemment, vous n'y apprendrez rien sur Pitoin ou Thomire. Il s'agit là d'une monographie. 

(1) C'est aujourd'hui le Conservatoire Hector-Berlioz.

Pratique 

«Or virtuose à la Cour de France, Pierre Gouthière 1732-1813», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 25 juin. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (Musée des arts décoratifs): Le fameux bouton de porte-fenêtre créé en 1770 pour Madame du Barry.

Prochaine chronique le dimanche 23 avril. Roland Blaettler publie un catalogue de référence pour les céramiques nyonnaises.

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