Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le XVIIe siècle, "du dessin au tableau", à la Fondation Custodia

Crédits: Musée de Berlin/Fondation Custodia, Paris

Cela pourrait sembler une opération concertée. Il n'en est rien. Alors que Louvre propose dans le désordre ses expositions hollandaises (Vermeer, la Fondation Leiden et bientôt "Dessiner le quotidien"), la Fondation Custodia ne fait que cultiver son jardin. Frits Lugt (1884-1970), qui la créa en 1947, était d'Amsterdam. Et ses maisons (en fait deux hôtels particuliers, rue de Lille, à côté de l'Assemblée Nationale) ont longtemps abrité l'Institut néerlandais. 

Ce dernier a fermé boutique faute d'argent, comme je vous l'ai une fois raconté. La Fondation a donc pu se redéployer. Elle dispose désormais d'un étage et de sous-sols pour proposer des expositions, aux thèmes un peu élargis. Si les Pays-Bas servent toujours d'ancrage, ou plutôt de niche, la longueur de la laisse permet aujourd'hui des incursions dans les pays environnants. Le prouve ainsi en ce moment dans les caaves «La quête de la ligne», sous-titré «trois siècles de dessin Allemagne».

Coproduction avec Washington 

Ce n'est pourtant pas d'elle dont je vais vous parler, mais de «Du dessin au tableau au siècle de Rembrandt». Il s'agit d'une coproduction avec la National Gallery de Washington, où sa présentation s'est déroulée fin 2016. Avec succès d'ailleurs. Le «Wall Street Journal», qui cause d'argent mais dont la parole est d'or, l'a inclue parmi les dix meilleurs propositions de l'année aux Etats-Unis. On peut le comprendre. L'accrochage, qui arrive sous une forme légèrement différente en France, possède le double mérite du charme et de la clarté. De qualité, les œuvres tiennent aussi un vrai discours. Il s'agit de montrer comment une quarantaine d'artistes du «Siècle d'or» (comprenez par là le XVIIe) ont su passer du premier dessin préparatoire au tableau final. 

Il ne faut en effet pas se faire d'illusions. Si les Provinces Unies ont produit tant de paysages et de scènes de genre durant cent ans, le peintre ne posait pas son chevalet à l'extérieur. Le «pleinarisme» est né vers 1850, avec quelques prémices au XVIIIe. Les peintres se promenaient carnet en poche. Ils notaient des idées. Le contour d'une rivière. La forme d'un arbre. Les attitudes des passants. Puis ils remixaient tout en atelier, en inventant passablement. Il fallait faire joli. Séduire. Immensément populaire aux Pays-Bas d'alors, un pays riche où des tableaux se trouvaient même dans des logements assez humbles, la peinture devenait du coup un article commercial. La «réalité» servait de miroir agréable et flatteur. Il n'y a certainement jamais eu autant de patineurs joyeux sur de la vraie glace que dans les merveilleuses compositions d'Hendrick Avercamp (1585-1634), «le muet de Kempen» déjà fêté de son temps.

Du carnet à la toile 

Dans l'appartement Louis XVI 1880 servant de lieu d'exposition au premier étage, La Fondation Custodia montre donc différents états d’œuvres en devenir. Il y a le carnet, comme celui de Jan Van Kessel (1641-1680) comptant 146 pages. Des études de nu, utiles pour fixer les anatomies et les attitudes. Des dessins imaginant l'allure générale du futur tableau. Quelques gouaches, donnant l'idée des couleurs. Et bien sûr plusieurs réalisations finales, sur toile ou sur bois. L'idéal est évidemment atteint quand ces peintures correspondent à l'étude présentée à côté. Mais la chose n'a pas toujours été possible. 

Parmi les créateurs représentés, certains demeurent aujourd'hui célèbres, ou le sont redevenus. Il y a ainsi cinq dessins de Rembrandt et deux étonnantes huiles sur papier de l'artiste, ces dernières datant de sa jeunesse. Dans le genre paysan, Adrian van Ostade (1610-1685) reste bien connu. Il a toujours plu au public. Glorieux au XVIIIe siècle, Aelbert Cuyp (1620-1691) a en revanche un peu perdu de son aura depuis le XIXe siècle. Nos contemporains n'admirent guère les vaches. En revanche, Pieter Jansz Seanredam (1597-1665) constitue une invention du XXe, qui a aimé la rigueur presque constructivistes de ses églises un peu vides. Chaque génération a «son» XVIIe siècle hollandais. Les caravagesques d'Utrecht, formés à Rome, se retrouvent ainsi à la mode aujourd'hui. Ils dessinaient cependant fort peu.

Public renouvelé 

Il y a en tout 68 œuvres aux murs. Depuis qu'elle réoccupe le terrain, la Fondation Custodia a su faire venir un public moins clairsemé. Plus jeune aussi. Il y a de la publicité. Une attachée de presse (d'où cette fois un ou deux gros articles papier). Une librairie au rez-de-chaussée. Le reste se fait par bouche à oreille. Quand on regarde les visiteurs, on se dit en effet qu'ils ne doivent pas trop être réseaux sociaux.

Pratique

«Du dessin au tableau au siècle de Rembrandt», Fondation Custodia, 121 rue de Lille, Paris, jusqu'au 7 mai. Tél. 00331 47 05 75 19, www.fondationcustodia.fr Ouvert du mardi au dimanche de 12h à 18h. La Fondation présente en parallèle, dans les sous-sols, «La quête de la ligne, Trois siècles de dessin en Allemagne». Il s'agit de dessins collectionnés par l'historien de l'art Hinrich Sieveking. Il y a là plus de 100 feuilles. Il s'agit cette fois d'une coproduction avec Hambourg.

Photo (Fondation Custodia): "La prédication de saint Jean-Baptiste", de 1634-1645, prêtée par Berlin.

Prochaine chronique le dimanche 12 mars. Un passage à l'Espace Muraille genevois, qui monte le céramiste de Waal.

 

 

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