Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le salon "Sublime" aura lieu en octobre. L'inflation continue!

Crédits: Image de synthèse/Sublime, Paris 2018

Je n'avais pas eu le temps de vous en parler jusqu’à aujourd'hui. Et puis l'affaire tient après tout du Clochemerle, en version de haut luxe. Paris va connaître une nouvelle foire d'antiquaires et de haute joaillerie (tiens, à ce propos on ne parle jamais de basse joaillerie...). Elle se déroulera tous les deux ans. Il s'agira donc d'une vraie biennale et non d'une fausse, comme celle du Grand Palais qui se met désormais chaque année en branle. La première édition est prévue du 14 au 21 octobre devant les Invalides. Il s'agira en effet d'un campement. Pas de SDF, bien sûr. Comme pour le PAD (Pavillon des arts et du design) aux Tuileries, tout aura lieu sous tente. 

Pourquoi cette nouvelle foire? Avant tout pour de mauvaises raisons. L'idée émane de Christian Deydier, spécialiste parisien des arts asiatiques anciens mondialement reconnu. Un monsieur qui prend de le place. L'homme, qui présidait le Syndicat national des antiquaires jusqu'en juillet 2014, s'était alors vu révoquer comme l'Edit de Nantes par Louis XIV. Tout lui était reproché. Je cite la presse. Il y avait, outre son «caractère flamboyant», ses «méthodes autoritaires» et ses «notes de frais princières». Certes, l'homme savait faire venir les grands amateurs (comprenez par ces mots les super-riches). Mais tout cela supposait un prix. Elevé. Ses confrères plus modestes ne voulaient plus jouer aux bailleurs de fond. Exit Christian Deydier! Notons que la chose ne s'est pas passé en toute discrétion. Les quotidiens s'étaient fait l'écho de luttes homériques entre les putschistes et le dictateur déchu.

Cinquante participants 

L'idole tombée s'est donc relevée après avoir, si mes souvenirs sont bons, tout de même participé à l'édition de septembre 2014. Elle a proposé à la mi-janvier un nouveau salon dont les participants se verraient triés sur la volet. Normal. Il s'agit en toute modestie d'une «biennale des arts d'exception». Elle s'intitulera du reste «Sublime». Un nom qui évoque selon moi davantage le salon de coiffure ou la gamme des soin corporels vendue trop cher pour ce qu'elle est. Cela dit, cette manie de chanter plus haut que son luth (1) semble dans l'air du temps. Londres possède ainsi depuis quelques années une autre foire du même genre baptisée «Masterpiece». 

Du 14 au 21 octobre, dans un décor «tout en retenue, mais chic», selon le site du mensuel «Connaissance des Arts», il y aurait donc 50 participants («le chiffre idéal», selon Christian Deydier), dont dix grands bijoutiers. Je laisse la chose au conditionnel. Pour l'instant, si j'ai bien compris, on cherche les candidats. Parmi ceux qui ont déjà été accepté figurent Phoenix Ancient Art de Genève pour l'archéologie classique. De Jonckheere, de Genève aussi, qui vogue aujourd'hui entre la peinture hollandaise du XVIIe ripolinée et le contemporain (2). Berko, chez qui l'on voit une peinture anecdotique du XIXe siècle du pire goût. Didier Claes représentera l'Afrique. Xavier Eeckhout la sculpture animalière. Les autres se tâtent. Ce sera une foire chère à faire et il y reste les fidèles de la Biennale, qui reçoit un coup de poignard (mortel?) dans le dos. Il faudra choisir son camp.

Trop de foires 

Le seul ennui, c'est qu'il risque de n'y avoir qur des perdants dans la bagarre. Je veux bien que Jennifer Flay, directrice de la FIAC organisée quasi simultanément, se déclare ravie de cette nouvelle offre. Il faudrait rester réaliste. Le marché de l'art ancien soufre deux maux mortels. Trois même. Le premier est la raréfaction des pièces importantes. Le second la concurrence effrénée des maison d'enchères. La semaine new-yorkaise que New York leur consacre vient ainsi de se terminer. Il y a enfin la quasi disparition des collectionneurs spécialisés. Au moins des plus riches d'entre eux. Les prix «normaux» sont devenus si bas, sauf exceptions médiatisées, que les tarifs de «Sublime» vont fatalement effrayer. 

Or voilà que par un réflexe de survie les derniers antiquaires multiplient les foires sans raison. La Biennale ne devait pas devenir annuelle. La TEFAF n'avait aucun besoin d'une antenne classique new-yorkaise intitulée «Fall». La Frieze londonienne a splitté sans motif en créant un salon plus classique, le fameux «Masterpiece». L'année dernière Bruxelles, qui avait déjà la BRAFA en janvier, a vu l'apparition de «Paris Tableaux Bruxelles» en juin. Une catastrophe commerciale. J'y étais et je vous ai raconté. Il y avait davantage d'exposants que de visiteurs, une fois passé le fameux vernissage obnubilant les esprits (3). Il n'y aura sans doute pas de seconde édition. A l'automne 2017 est né «Paris Fine Art», qui était plutôt bien. Mais la manifestation doit encore trouver sa place et elle coïncidera presque avec "Sublime". Nous ne sommes pas dans le domaine du contemporain où, soit dit entre nous, il exite aussi trois fois trop de choses. C'est très bien pour l'image de la cité que notre ville ait «Artgenève». Mais le monde pourrait tourner sans «Artgenève». 

Il est permis de se demander quand cessera cette inflation remplissant les agendas et vidant la bourse des exposants, et par conséquent de leurs clients. Ce qui semble clair, c'est que la saturation est atteinte. Comme pour l'économie mondiale, il faudra un jour oser parler de décroissance... 

(1) Mon grand-père disait «péter plus haut que son cul».
(2) A «Artgenève», de Jonckheere proposait ainsi du moderne.
(3) Le dîner de gala semble déjà la préoccupation majeure de Christian Deydier et de son équipe, où l'on retrouve Xavier Samson et Jacques Babande. Il aura lieu un jour avant celui de la FIAC. Il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes.

Photo (image de synthèse/Sublime) Une idée du futur décor, confié à Patrick Bazanan. Espérons qu'il y aura davantage de monde dans les allées...

Prochaine chronique le mardi 6 février. Georg Baselitz à Bâle. Double ration.

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