Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le "Salon du Dessin" bat son plein. Une bonne cuvée en moyenne

Crédits: Jean-Luc Baroni/Salon du Dessin

Même lieu, l'ancienne Bourse de Paris. Même jour, un mardi. Même moment, 15 heures. Nous sommes quelques-uns à gravir les marches de l'escalier. Il y a un tapis rouge, comme à Cannes, mais pas de photographes pour immortaliser l'instant. Les journalistes ont une heure d'avance sur les invités du «Salon du Dessin», organisé chaque année fin mars. Je vous ai déjà raconté samedi 18 mars comment cette manifestation intime avait engendré une «Semaine» boulimique dont la très «pushy» Carine Tissot (1), directrice de «Drawing Now», entend aujourd'hui s'accorder à la fois le mérite et le bénéfice. 

A l'intérieur 39 stands. Il y a aux murs de chacun un peu moins de dessins que je me le rappelais, environ 25, mais les munitions de réserve se trouvent sous les petits rideaux garnissant les cimaises jusqu'à la tablette posée à mi-hauteur des cimaises. J'ignore où je retrouverai chaque marchand. Il existe de bons et de moins bons emplacements au Palais Brongniart, dont le plafond porte encore le beau décor peint créé par Charles Meynier sous le Ier Empire. Un jeu démocratique veut que les participants tirent le leur au sort chaque année. Comme cela, pas de favorisés. Le peu de place restante va aux expositions temporaires et au Prix Guerlain de Dessin contemporain, le lieu réservé aux œuvres anciennes en quête d'auteur ayant disparu cette année.

Une visée généraliste

On sait que le «Salon» entend se rapprocher du moderne et du contemporain, afin de devenir généraliste, à l'image de certains médecins. Son président Louis de Bayser le rappelle au micro d'une micro-TV, alors que je débarque. «Il serait aujourd'hui difficile de trouver 39 participants spécialisés dans le dessin de hait niveau.» Cela peut donner d'étranges voisinages. Passe pour les modernes, qui le sont du reste de moins en moins. Antoine Laurentin, qui propose une belle marchandise allant de Frantisek Kupka à Oskar Schlemmer en passant par Alberto Magnelli, a aujourd'hui l'air d'un vieux briscard. En revanche, un certain dessin actuel passe mal ici. Si les Chinois présentés par un nouveau-venu établi à Pékin, Hadrien de Montferrand, restent très classiques, je me demande ce que vient faire ici le minimaliste Karsten Greve. 

Mais déjà, le premiers visiteurs se pressent. C'est, à tous les sens du terme, le dernier Salon où l'on cause. Olivia Voisin, nouvelle directrice du musée d'Orléans, distribue les «flyers» de ses expositions. Un thésard recherche des œuvres inédites de Doyen, un beau peintre du XVIIIe mort en Russie. Certains sont tout de même là pour acheter. Chaque vendeur a ses fidèles, à qui ils envoient des cartons. Il y a les marchands à prix correct, les chers et les très chers. Les Anglo-saxons, dont certains se trouvaient encore dimanche à la TEFAF de Maastricht (le métier devient parfois celui d'un saltimbanque), frappent généralement très fort. Mais encore faut-il garder le sens du relatif. «Christie's met en vente un dessin tardif de Matisse, fait de quelques traits de pinceau, pour 800 000 à 1 200 000 euros mercredi», s'exclame ainsi Hélène Bailly. «Le mien, qui est grand, travaillé et daté d'une de ses meilleures années, 1915, n'en coûte que 380 000. Alors!»

Une certaine discrétion 

Peu d'exposants affichent néanmoins leurs prix. On reste en France, autant dire dans un monde très bourgeois. «Je pense que les règles du jeu seraient plus claires si tout figurait sur l'étiquette», déclare un conservateur du Cabinet des Arts graphiques du Louvre. «Les gens seraient surpris dans les deux sens, le haut et le bas.» Ils ne devraient surtout pas toujours demander des chiffres, qui se voient chuchotés à leur oreille. Il y a en effet les participants aimables, comme Emmanuel Marty de Cambiaire (chez qui je vois un superbe nu proto-baroque du Chevalier d'Arpin) ou Nathalie Motte-Masselink. Et puis les autres.... Pour affronter la hautaine maison Bérès (vendant du moderne classique), il faut, comme dirait le vulgaire, en avoir dans la culotte et le porte-monnaie. 

Mais j'avance dans les allées, alors que la foule commence à se faire compacte. Je retrouve de solides stands que je qualifierais de «très famille». Chez les Prouté, l'ancienne génération (monsieur est nonagénaire) côtoie la nouvelle, et les employés qui sont là depuis des années, voire de décennies. Un joli stand, un peu sage. Du côté des de Bayser, les aînés sont venus soutenir ceux de leurs onze enfants qui ont pris la relève. Il y a des Suisses romands aussi. Ditesheim & Maffei, de Neuchâtel, présentent les dernières créations (très réussies) d'Erik Demazières et un hommage au grand Zoran Music. Et je découvre dans un coin Reginart Collection... de Genève, dont je n'avais jamais entendu parler. «Je travaille en appartement à la rue de l'Athénée», explique Danielle Cazeau, très «classique moderne», que je rencontrerai prochainement pour vous.

Avoir une ligne, ou pas 

Ce qui me frappe, tandis que je commence maintenant à jouer des coudes, c'est le fait que certains marchands suivent une ligne, tandis que leurs confrères se contentent d'alimenter un stock. Jill Newhouse constitue la prototype de la dame n'ayant de goût ni bon, ni mauvais. C'est impersonnel. Mathieu Néouze qui, avec ses cheveux, ressemble à Franz Liszt jouant du piano, présente en revanche toujours d'excellentes pièces plus ou moins symbolistes, signées parfois d'artistes quasi inconnus. Idem pour Vincent Lécuyer, qui vogue lui entre les années 1900 et 1950. Avec Artur Ramon, on sait que l'on sortira pas de la production hispanique. 

Si la cuvée 2017 se révèle bonne, elle reste cependant pauvre en chefs-d’œuvre vous en mettant plein la vue. Bien sûr, il y a de l'exceptionnel. Dans tous les genres. Cela peut être l'autoportrait de Simon Vouet. exécuté vers 1630 et que l'on connaissait par la seule gravure. Il se trouve chez Antoine Tarantino. Il peut s'agir d'un dessin néo-classique de Felice Giani exposé chez le nouveau-venu Maurizio Nobile. La feuille se révèle si vaste qu'elle pourrait se placarder dans le métro. Il y a aussi le sujet. Chez Carlo Virgilio, autre débutant ici, se repère une immense étude d'un peintre mussolinien inspiré par le «Christ mort» de Mantegna, en plus déshabillé. Du personnage masculin, le public voit la plante des pieds et les roubignoles, ce qui n'est pas précisément le genre du «Salon».

Ventes mitigées 

Tout cela se vend-il, au fait? Eh bien, ce n'est pas la ruée. «La dernière fois que je suis venu», confie un exposant, «j'avais écoulé la moité de mon stand pendant le vernissage. Cette fois, je n'ai placé que ma pièce centrale.» Ailleurs, on sent une satisfaction un brin mitigée, même si l'on reste loin de la catastrophe. A quoi cela tient-il? Je l'ignore. Il a certes des élections présidentielles en vue, dont vous avez peut-être entendu parler. Mais le CAC 40 s'est bien plus mal porté qu'aujourd'hui en Bourse. Disons qu'il y a des années comme ça. Artgenève n'a pas cartonné non plus en janvier. 

En dernier mot pour les expositions. L'une soutient le moral du Musée Girodet (le peintre du «Déluge») de Montargis, qui a été inondé. L'autre marque les dix ans du Cabinet des Amateurs de dessin. De quoi s'agit-il? Très simple. En 2005, Jean Bonna a offert à L'Ecole nationale supérieure des beaux-arts un Cabinet pour ses présentations graphiques. Dans la foulée, le Genevois a eu l'idée d'un Cercle de donateurs afin de compléter les collections. «Chaque membre verse 4000 euros par an», explique Emmanuelle Brugerolles, qui s'occupe de la partie patrimoniale de l'ENSBA. «Je dispose d'environ 80 000 euros par an. Je fais des suggestions, et le Cercle achète». Bien, je précise. Quatre-vingt mille euros, ce n'est pas grand chose au «Salon du Dessin». Heureusement que le marché sait parfois rester moins élitaire. 

(1) Aucun rapport avec Karine Tissot, qui dirige le Centre d'Art contemporain d'Yverdon.

N.B. Selon le service de presse, le Salon a finalement accueilli (note rajoutée le 28 mars) 13 000 visiteurs, soit 4% se plus qu'en 2016. Il s'y serait vendu environ 400 dessins. Les ventes ont parallèlement bien marché en salles. Christie's a ainsi fait un malheur avec l'atelier Degas, où les oeuvres de jeunesse (souvent des copies bien scolaires d'après les maîtres) ne valaient pourtant guère que par leur signature. 

Pratique

«Salon du Dessin», ex-Bourse, Place de la Bourse, Paris, jusqu'au 27 mars. Site www.salondudessin.com Ouvert de 12h à 20h, jusqu'à 22h le jeudi 23 mars.

Photo (Salon du Dessin): L'extraordinaire tête (détail) d'Hans Baldung Grien, un contemporain de Dürer, montrée par Jean-Luc Baroni de Londres.

Prochaine chronique le vendredi 24 mars. Ert comment était au fait la TEFAF de Maastricht?

 

 

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