Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Petit Palais propose "Le baroque (religieux) des Lumières"

Crédits: Petit Palais, Paris

C'était fin 2012-début 2013. Le Musée Carnavalet de Paris proposait «Les couleurs du Ciel». Sous ce titre un peu sibyllin se cachait une exposition des plus beaux tableaux peints pour les églises de la capitale au XVIIe siècle. Le parcours de cette exposition, dont le commissaire scientifique était Guillaume Kazerouni, partait de la ville ravagée par les Guerres de Religion, quand Henri IV en prend possession en 1594, pour se terminer avec le catholicisme triomphant du Roi Soleil. Il racontait l'histoire d'une montée, avec tous les grands tableaux voulus de Simon Vouet, Pierre Mignard ou Philippe de Champaigne. Plus les esquisses peintes pour des retables disparus. 

Parfaitement documenté, l'ensemble était magnifique. L'endroit manquait juste un peu d'espace, et surtout de hauteur sous plafond. Tout se retrouvait accroché trop bas. On en parla beaucoup entre amateurs, mais il semblait difficile de parler d'un franc succès. Les salles restaient même assez vides. La chose n'a pas découragé Christophe Leribault, qui a repris le Petit Palais sérieusement en mains. Le directeur de cette immense halle propose aujourd'hui la suite logique des «Couleurs du Ciel». Il s'agit du «Baroque des Lumières». Parler de rococo eut en effet paru limitatif. Le XVIIIe siècle français a encore connu une vraie, grande peinture académique tournée vers la mythologie et les mythologie. Le Livre et la Fable, comme on aurait dit alors. Il suffit de citer les noms fort peu galants de Jean Jouvenet, de son neveu Jean Restout, de Carle van Loo ou de Charles Coypel, auteur de quelques-unes des plus vastes toiles du siècle.

Evocation de deux églises

Autant le dire tout de suite. L'exposition actuelle constitue une réussite totale. D'abord, les lieux s'y prêtent. Ils ont permis (décoratrice, Véronique Dollfus) la reconstitution de deux églises de fantaisie, l'une abritant des tableaux de la première moité du XVIIIe, l'autre ceux produits immédiatement avant la Révolution. Les oeuvres se voient donc présentées à la juste hauteur, dans un contexte vraisemblable. Par un raffinement ultime de scénographie, le premier de ces décors comporte au sol la trace lumineuse de fenêtres imaginaires. Le XVIIIe fut en effet le seul siècle qui bouda le vitrail. Il y a même de la musique. Jean Gilles, la «Messe des morts» de 1700 adaptée par Rameau en 1764. 

L'organisation d'une telle manifestation a demandé des efforts considérables. Les commissaires (Christophe Leribault, plus Marie Monfort) n'avançaient pas sur un chemin balisé, comme c'est le cas avec les impressionnistes. Il leur fallait se frayer un chemin non seulement dans les églises de Paris, souvent en bien mauvais état, mais dans les lieux de culte comme les musées où les toiles auraient pu finir après la Révolution. Celle-ci entraîna non seulement des destructions, mais une fantastique dispersion des oeuvres, dont beaucoup ont alors perdu leur identité. Notons que la tourmente iconoclaste de 1792-1794 parachevait un travail déjà commencé. Le déclin de la foi, dès les années 1750, a amené à la suppression d'églises faute de fidèles ou à des regroupement de religieux dans un seul couvent, tandis qu'on supprimait les autres.

Trente restaurations 

Les toiles, aujourd'hui conservées non seulement dans les grands édifices, mais dans des églises peu connues comme Saint Pierre-du-gros-Caillou, Saint Nicolas de Bercy ou Saint Jacques-du-Haut-Pas, étaient de plus souvent abîmées. Il a fallu restaurer, que dis-je ressusciter trente d'entre elles. Les couleurs ont repris leur éclat. Le chancis a disparu. Le support a cessé de gondoler. Les manques se sont vus discrètement comblés. Il faut dire que si les grands peintres restent en général bien soignés, il n'en va pas de même des artistes moins connus, les anonymes se voyant franchement abandonnés à leur sort. Or il n'y a pas ici que des vedettes, même si l'église néo-classique propose sur son autel un «Christ en Croix» inattendu de Jacques-Louis David (1782), venu de la cathédrale de Mâcon. Qui, hors de spécialistes, connaît Simon Julien (un immense «Martyre de saint Hippolyte conservé à Lyon), Etienne de Lavallée-Poussin, Hugues Taraval ou Joseph-Benoît Suvée? 

Ce florilège se voit mis en valeur avec tact, intelligence et sens du didactisme. Il fallait expliquer un art qui peut sembler très lointain. Il fallait aussi évoquer ce qui a disparu. Charles Natoire, aujourd'hui célèbre pour ses mythologie aimables et ses paysages romains à l'aquarelle, a ainsi vu disparaître son grand oeuvre en 1878. Afin d'agrandir le parvis de Notre-Dame, la ville a alors démoli l'église des Enfants-Trouvés, qui abritait un immense décor illusionniste de sa main. Le comble sans doute, du baroque à Paris. Une salle tente de le reconstituer, grandeur nature, en partant de gravures. L'histoire de l'art existe aussi bien en négatif qu'en positif.

Enorme catalogue

La manifestation se voit comme de bien entendu accompagnée d'un énorme catalogue, du genre éventreur de valises. Il est signé par Christophe Leribault, en tandem cette fois avec l'historienne Christine Gouzi. L'ouvrage fera date. A part les précieuses éditons Arthéna ou Fatton, dont les livres tirés à peu d'exemplaires se révèlent hélas hors de prix, qui publie en France sur les grands peintres anciens n'ayant pas la chance de s'appeler Nicolas Poussin, Antoine Watteau ou François Boucher? Personne. 

N.B. Je profite de l'occasion pour signaler la redécouverte, toute récente, de «L'adoration des bergers» de Simon Vouet, exécutée vers 1640. Cette immense toile (plus de trois mètres de haut) se trouvait, très jaunie, à l'église Saint-Pierre-et-Paul d'Evry, dans la banlieue parisienne.

Pratique 

«Le baroque des Lumières», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 16 juillet. Tél. 00331 53 93 40 00, site www.petitpalais-paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Petit Palais). Le vaste "Martyre de saint Hippolyte" de Simon Julien, dit "de Toulon". Le tableau a fini à la cathédrale de Lyon.

Prochaine chronique le samedi 8 avril. Pour ses 40 ans, le Musée Barbier-Mueller sort de ses murs, de la Fondation Bodmer au MEG. Qu'est-ce que cela donne?

 

 

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