Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Petit Palais accueille la photographie d'Andres Serrano

Crédits: Clément Guillaume/Andres Serrano/Galerie Nathalie Obaldia, Bruxelles 2017

L'accrochage pourrait donner l'idée d'une provocation. Ce n'est pas le genre du Petit Palais à Paris, que dirige Christophe Leribault. Il s'agit d'une maison sérieuse, ce qui ne signifie pas ennuyeuse pour autant. L'ont prouvé ce printemps la magnifique présentation de peintures sacrées du XVIIIe siècle français sous le titre de «Le baroque des Lumières», puis cet automne la rétrospective dédiée au Suédois Anders Zorn. Cette dernière a connu un énorme succès public inattendu. 

Que montre donc le Petit Palais de si spécial? Des photos d'Andres Serrano. Aujourd'hui âgé de 62 ans, l'Américain reste en fait connu du grand public pour un unique scandale. Il s'agit de son image «Christ Piss», où un crucifix se retrouve plongé dans de l'urine. L’œuvre fait partie de celles que l'artiste a baptisées «Immersions». Passée inaperçue au Centre Pompidou, la photo avait suscité un tollé religieux (et donc médiatique) en Avignon en 2011 lors de sa présence à la Collection Lambert. Les catholiques priaient dans la rue. Un spectacle du plus pour la cité dédiée aux festivals théâtraux. Il y avait ensuite eu vandalisation. Seuls les initiés connaissent en effet une autre série problématique. Intitulée «The Morgue», elle aligne des cadavres anonymes de manière très esthétisantes. Mais, soyons justes, sans les audacieuses mises en scène de Joel Peter Witkin.

Créer des dialogues

Aucun crucifix donc au Petit Palais. Un seul cliché, très innocent, de «The Morgue». Le spectateur ne voit du corps sans vie que le bas de la tête de profil, le reste étant recouvert d'un tissu rouge. Organisée en partenariat avec la galerie Nathalie Obaldia de Bruxelles, la chose se compose par ailleurs de pièces peu conflictuelles. Il s'agissait avant tout de créer des dialogues. Les sans-abris de Serrano ont tout à fait leur place aux côtés de ceux peints à la fin du XIXe siècle par le méconnu Fernand Pelez. La Vierge soutenant un Christ noir entre en conversation apaisée avec des œuvres religieuses italiennes de la Renaissance. 

Ces rapprochements n'offrent rien que de très logique. Le photographe se voit davantage en peintre qu'en œil vissé derrière un appareil. C'est le plus pictural des actuels grands créateurs du 8e art, opérant dans la tradition la plus classique, et non avec la vulgarité racoleuse d'une Bettina Rheims ou d'un David LaChapelle. Le New-yorkais (d'origine hondurienne et afro-cubaine) ne cherche pas à choquer, si ce n’est par le scandale des SDF. Il ne surcharge pas ses images d'éléments perturbateurs. Il travaille ses couleurs à la manière d'un maître ancien et ses éclairages en descendant du Caravage. D'une certaine manière, tout en renonçant au noir et blanc, il a pris la succession de Robert Mappelthorpe, récemment montré en face au Grand Palais.

Grand tirages 

De grande taille, les pièces de Serrano (tirées à très peu d'exemplaires) remplacent aux cimaises certaines toiles, quand elle ne pendent pas à des cimaises provisoirement installées dans les immenses nefs du Petit Palais. Elles renoncent du coup au spectaculaire pour accéder à une relative invisibilité. Tout se fond dans une sorte d'ensemble. Une habitude prise ici depuis quelques années déjà. Le Petit Palais étant situé en face du Grand, où se déroule chaque novembre le cirque VIP de «Paris Photo», il a pris l'habitude d'accueillir ce qui peut lui sembler compatible en matière de tirages argentiques ou numériques. La synergie fonctionne ici sans problème. Les commissaires ont aussi su éviter la présence lassante des séries systématiques de Serrano. Sa galerie de portraits des sociétaires de la Comédie Française (vue naguère à la Collection Lambert d'Avignon) fait ainsi penser à de l'Harcourt à l'américaine...

Pratique 

«Andres Serrano», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu’au 14 janvier 2018. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Clément Guillaume/Andres Serrano/Galerie Nathalie Obaldia, Bruxelles): L'un des salles du Petit Palais où Serrano dialogue avec la Renaissance italienne.

Prochaine chronique le vendredi 15 décembre. Magdalena Abramovic publie ses mémoires.

 

 

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