Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Palais de Tokyo se penche sur l'histoire réactualisée du diorama

Crédits: DR

Les images n'ont pas toujours bougé. Elles n'ont pas toujours parlé non plus. Avant que le cinéma se mette en branle, fin 1895, il y a eu la photo. En noir et blanc, bien sûr. Il existait aussi les panoramas et les dioramas. Ils pouvaient montrer au public aussi bien l'Histoire que les pays exotiques, la vie animale ou les traditions populaires. Sur fond de toile peinte (comme chez le photographe!) il y avait des éléments en 3D. Des mannequins représentaient les humains que la morale empêchait d'empailler comme les animaux par ailleurs présentés. 

Le diorama a connu un énorme succès au XIXe siècle. Il n'était pas né de rien, comme le prouve l'actuelle exposition au Palais de Tokyo parisien. La religion avait suggéré, afin de soutenir la foi, des représentations colorées en relief, comme l'immense Mont Sacré baroque de Varallo dans le Piémont. Il est aussi possible de considérer, comme le font les trois commissaires de l'actuelle manifestation, que les crèches napolitaines débordantes de personnages sculptés relèvent de la préhistoire du genre. Tout comme les boîtes combinant figures de cire et décor paysager, produites dans les couvents. Ce n'est pas la taille qui fait le diorama, même si l'on doit constater que tout s'y révèle généralement, du moins au premier plan, à l'échelle 1/1. Les surréalistes et des artistes américains comme Joseph Cornell (1903-1972) produiront bien d'autre petites boîtes en plein XXe siècle!

L'apport de Louis Daguerre 

Il demeure cependant admis que le diorama moderne est né avec Louis Daguerre, l'homme qui participera par la suite à la découverte de la photographie. En 1822, alors qu'il avait 35 ans, l'homme monta, avec son associé Charles-Marie Bouton, des spectacles avec de très grandes toiles (semblables aux futurs écrans de cinéma). Sur celles-ci jouaient des jeux de lumières et des projections d'images. Habitués à la modeste lanterne magique, les spectateurs en restaient saisis. Il subsiste Dieu merci l'un de ces immenses décors. Installé en 1842 dans l'église de Bry-sur-Marne, afin d'illustrer les sermons, il s'est vu restauré et remis en place il y a quatre ans. 

Le mouvement était lancé. Rien ne l'arrêtera jusqu'à ce que les images bougent. Les musées se mirent en scène la vie animale sauvage. Des batailles anciennes se virent reconstituées. L'industrialisation galopante incita à illustrer une vie rurale en voie de disparition. Notons à ce propos que le diorama figeait au propre comme au figuré le temps. «Nous assistons au crépuscule d'une très vieille civilisation. C'est pour nous un devoir sacré de recueillir l'héritage de cette expérience lentement mûrie», dit un carton de l'avant-dernier siècle. La disparition des espèces animales frappait déjà les esprit vers 1910. Le roi américain de la taxidermie Carl Akeley (1862-1926) s'inquiétait des chasses inconsidérées en Afrique. Il se fera enterrer auprès des gorilles du Continent noir, qu'il avait si bien su mettre en scène dans les musées de New York. Certaines de ses installations, considérées comme des œuvres en elles-mêmes, existent toujours. Genève ne possède en revanche plus qu'une rue du Diorama.

Un patrimoine en danger 

Bien des choses étonnantes ont été déplacées pour cette énorme exposition, qui partira ensuite pour la Schirn Kunsthalle de Francfort. Il y a derrière elle un cri d'alarme et une actualité. Les nouveaux musées d'histoire naturelle, qui jouent de l'interactif et du ludique, mettent depuis longtemps à mal ce patrimoine qui a autant fasciné les surréalistes que les cires anatomiques du docteur Spitzner à Bruxelles. Démodé! Supprimé! Une réflexion est à ce propos en cours au Museum genevois. J'ai connu à Soleure des présentations désuètes qui ont été bazardées dans les années 1980. Il s'agit de sensibiliser pendant qu'il reste temps. Neuchâtel, qui joue ici la carte du musée du musée, fait encore figure d'exception. C'est ce message salvateur que font entre autre passer Claire Garnier, Florence Ostende et le suractif Laurent le Bon, qui a signé à quelques mètres de là l'exposition sur les jardins du Grand Palais. 

Mais il n'y a pas que cela, et la chose explique la présence des dioramas dans un Palais de Tokyo en principe voué à l'art d'aujourd'hui. Ce mode de représentation ancien titille désormais l'imagination des jeunes artistes, qui l'assimilent à leurs installations. D'où la présence, le long de parcours, de nombre de gens allant bien au-delà de la désormais traditionnelle intervention contemporaine. Il y a ici Anselm Kiefer, Hiroshi Sugimoto, Pierrick Sorin, Tatiana Trouvé, Jeff Wall, Mark Dion ou Robert Gober, plus une scène du film «Ma nuit au musée». Tous ont été influencé par le diorama, ou trouvent en lui un écho lointain de leur travail. Ils en détournent les codes, ce qui constitue une certaine manière de les respecter. Ils en actualisent les préoccupations écologiques et sociales. Ils l'intègrent dans leur recherche. Les rapprochements n'ont pour une fois rien de gratuits.

Une ouverture d'idées 

L'exposition, qui semble avoir fait restaurer beaucoup de pièces par essence fragiles, se révèle donc aussi convaincante que celle, genevoise, du Musée Rath sur la panorama l'était peu. Il y a de l'intelligence, de la réflexion, mais aussi de la magie et du rêve. Il semble permis de regretter que cette entreprise (qui constitue l'une des cinq propositions actuelles du Palais de Tokyo!) connaisse aussi peu d'échos médiatiques. C'est l'une des plus importantes de l'année parisienne. Elle se trouve comme par hasard dans un lieu où l'on manifeste davantage d'imagination qu'au Centre Pompidou. «Le bord des mondes», la rétrospective Sarkis, la carte blanche à Michel Houellebecq (dont on attendait pourtant le pire), c'était déjà très bien. Devrait-on cette ouverture à la présence depuis 2011 à la tête du Palais de Jean de Loisy?

Pratique

«Dioramas», Palais de Tokyo, 13, avenue du président-Wilson, Paris, jusqu'au 10 septembre. Tél. 00331 81 97 35 88, site www.palaisdetokyo.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de midi à minuit.

Photo (DR): Le diorama n'est pas forcément gigantesque. La preuve!

Prochaine chronique le vendredi 21 juillet. La Galerie du costume du Palazzo Pitti de Florence réussit une éblouissante exposition sur la naissance, la vie et la mort des vêtements.

 

 

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