Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Guimet propose les kimonos du magasin Matsuzakaya

Crédits: Musée Guimet, Paris

Pour une bonne maison, c'est une bonne maison! C'est en 1611 que Ranmaru Sukechimi fonde à Nagoya le magasin Matsuzakaya. Il s'agit d'une vaste boutique vendant de vêtements de soie et des objets laqués. L'entreprise ouvre une succursale à Kyoto, où réside la Cour, en 1745. La firme propose depuis quelques années déjà, en plus, des habits en coton ou en lin. En 1910, alors que le Japon s'occidentalise, Matsuzakaya devient un grand magasin, comme on peut en voir à Londres ou à New York. D'où le sous-titre de l'actuelle exposition du Musée Guimet de Paris. «Au bonheur des dames» fait bien sûr référence au roman d'Emile Zola. Avec une petite entorse, tout de même, avec la vérité. Les kimonos demeurent aussi masculins que féminins sur l'archipel. 

La manifestation puise dans la collection historique de Matsuzakaya. Par «historique», il ne faut pas entendre que tous aient été fabriqués par l'entreprise. Il s'agit d'un ensemble de quelque 10 000 pièces (en comptant les accessoires) formé de manière volontariste entre 1931 et 1939. Une décennie où le Japon se veut nationaliste et conquérant. Il y a sur le marché quantité de pièces, parfois très anciennes. Certaines remontent jusqu'au XVIe siècle, période pour laquelle plus aucun spécimen complet n'existe presque en Europe. On comprend qu'il s'agisse d'un trésor fragile. Les Nippons, qui se montrent de toute manière intransigeants en matière de conservation préventive, ont exigé que le contenu de toutes les vitrines de Guimet soit renouvelé le 5 avril. J'ai ainsi vu la seconde version d'«Au bonheur des dames».

Ages, saisons et classes sociales

Le parcours s'accomplit au sous-sol. Il raconte à la fois l'histoire du vêtement, des techniques et des motifs. Héritier du «kosode» des XIIe-XIVe siècles, le kimono (mot ne se généralisant qu'au XIXe siècle) évolue peu sur le plan de la forme. Il se compose toujours de lés de tissu très étroits (35 centimètres). Assemblés, ceux-ci peuvent cependant se voir teints, brodés, recouverts d'applications ou incrustés. Il ne faut pas oublier que le dos offre des surfaces planes, comme des tableaux. D'où la présence de très grands motifs, dont l'essentiel se concentre au fil du temps au bas du costume. Il a aussi fallu parler des âges, des saisons et des classes sociales. Il existe ainsi un style propre aux femmes de la caste militaire et un autre à celui des épouses de marchands, ces dernier pouvant se révéler extrêmement fortunés. Certaines courtisanes peuvent enfin prétendre donner le ton. 

Ce somptueux panorama dans la pénombre est suivi par la démonstration de l'influence exercée par le kimono sur l'Occident après l'ouverture du Japon au milieu du XIXe siècle. Il se voit porté chez nous sans la ceinture (l'«obi») corsetant les femmes de Kyoto ou de Tokyo. L'exposition fait ainsi passer le visiteur de Paul Poiret ou de Callot Sœurs, dans les années 1920, à un John Galliano qui s'est un peu trop fait plaisir chez Dior en 2007. On peut du coup regretter qu'un de ses modèles fasse l'affiche, dans le genre Butterfly en folie. Quelques mannequins supportent enfin des créations de Japonais occidentalisés, comme Issei Miyake ou Kenzo. Il me semble permis de se demander si cette seconde partie n'aurait pas pu se voir avantageusement remplacée par d'autres éléments de l'inépuisable stock Matsuzakaya.

Pratique 

«Kimono, Au bonheur des dames», Musée national d'arts asiatiques-Guimet, 6, place d'Iéna, Paris, jusqu'au 22 mai. Tél. 00331 56 52 53 00, site www.guimet.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Le musée propose parallèlement un parcours dans des salles où les collections dialogues avec les œuvres de la sculpture (je crois que c'est comme ça qu'on dit) contemporaine Prune Nourry. Attention! "Au bonheur des dames" attire beaucoup de monde.

Photo (Musée Guimet): L'un des kimonos historiques tirés de l'inépuisable collection Matsuzakya.

Texte intercalaire.

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