Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée du Quai Branly traverse en courant "L'Afrique des routes"

Crédits: Musée du Quai Branly-Jacques Chirac

On imagine des sentiers et des caravanes, pour finir avec des voies express. «L'Afrique des routes» s'est installée sur la plus vaste des mezzanines du Quai Branly fin janvier. Elle y restera jusqu'en novembre. Il s'agit là d'une exposition longue, comme l'histoire qu'elle entend raconter. Ou plutôt les histoires, tant il y a ici de thèmes abordés. Ainsi que le précisent les commissaires Catherine Coquery-Vidrovitch (une conservatrice) et Gaëlle Beaujean (une historienne), il faut tordre le cou à l'idée occidentale d'un Continent noir ayant vécu dans une sorte de présent continu. Après tout l'Egypte, ici laissée hors-sujet, a bien connu l'une des plus longues civilisations mondiales. Un record de durée. Trois millénaires... 

Mais il n'y a pas que le temps. «Les Africains, et notamment les Subsahariens, ont toujours échangé avec le reste du monde», rappelle d'emblée Catherine Coquery-Vidrovitch. Pour cela, il faut des routes, terrestres, fluviales ou maritimes. Elles font transiter des marchandises, bien sûr, mais aussi des hommes, des idées ou des objets d'art. Une carte animée peut ainsi montrer au Quai Branly l'essor de l'islam et du christianisme, qui sont des religions importées. Il devient aussi possible de parler de la traite. L'esclavage s'y voit bien sûr décrit comme un fléau, mais l'exposition se permet d'aller à contre-courant en disant qu'il ne concerne pas qu'un triangle entre trois continents, mais les Africains eux-mêmes, les Arabes et les colonisateurs. Dans les sources islamiques anciennes comme chez les Européens, la couleur noire est du coup devenue dépréciative.

Trop peu de place

Tout au long du parcours, les organisatrices lancent au propre comme au figuré des pistes. Vu l'ampleur du sujet, tout reste ici sinon superficiel, du moins fortement résumé. Je reste toujours surpris que le Musée du Quai Branly installe ses gros sujets sur la mezzanine, de «Cheveux chéris» à «Tatoueurs tatoués», alors que des thèmes plus restreints bénéficient de l'énorme plateau du rez-de-chaussée. «L'Afrique des routes», c'est par définition plus vaste que les îles Marquises ou la statuaire tribale philippine, par ailleurs assez répétitive. Ici, il a fallu faire passer un troupeau d'éléphants par le chas d'une aiguille, ce qui finit par engendrer une certaine frustration. D'autant plus qu'il a du coup fallu laisser beaucoup de place aux textes. 

Il y a néanmoins de beaux objets le long du parcours en boucle. Ils vont d'un oliphant taillé à Salerne ou Amalfi au XIe siècle dans une défense d'éléphant (oliphant-éléphant même combat) aux colliers moyen-orientaux faits de perles en verre de Venise en passant par des sculptures de Côte d'Ivoire, réalisées vers 1900, où figurent des colons. Il existe aussi d'autres voies de contacts. Un poteau funéraire de Kalimantan, en Indonésie, se retrouve ici afin de rappeler son évidente parenté avec ceux d'Afrique de l'Est. Les échanges intellectuels ont obéi à une mondialisation avant l'heure. N'oublions pas le vaudou, qui a fait l'objet d'une excellente exposition dans l'ancien MEG genevois! Les esclaves l'ont importé au Brésil et en Haïti.

Une idée de mise en valeur 

Bref. Le berceau de l'humanité, dans la mesure où le plus ancien crâne humanoïde (6 ou 7 millions d'années) a été découvert au Tchad, a participé a toute l'aventure de cette dernière. Il retrouve aujourd'hui son histoire, avec ce qu'elle suppose d'archéologie. Il s'agit pour le musée, qui se veut non sans illusion fédérateur sur le plan social (le public reste tragiquement blanc), de mettre en valeur un continent que l'actualité ne flatte souvent pas. C'est réussi, mais comme je vous l'ai déjà dit terriblement limité par la place impartie. 

N.B. J'ai lu avec intérêt dans les propos de Catherine Coquery-Vidrovitch que le Musée de Dijon (dont la réfection semble par ailleurs en panne) vient de découvrir dans ses réserves trois objets en ivoire africains du XIVe siècle. Ils sont arrivés on ne sait pas comment dans le duché de Bourgogne. Au XIVe, les Portugais n'avaient pas encore entrepris leurs commerce avec les royaumes africains.

Pratique

«L'Afrique des routes», Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 37, quai Branly, Paris, jusqu'au 12 novembre. Tél. 00331 56 61 70 00, site www.quaibranly.fr Ouvert les mardis mercredis et dimanches de 11h à 19h, les jeudis, vendredis et samedis jusqu'à 21h. Fermé le lundi.

Photo (Musée du Quai Branly-Jacques Chirac): L'affiche de l'exposition, avec un masque guinéen où figure un colon.

Ce texte est accompagné d'un autre, une case plus bas, sur le Musée Dapper à Paris.

Prochaine chronique le mercredi 15 mars. Jeanne d'Arc à Orléans. Le musée reconstitue le concours pour les vitraux de la cathédrale en 1893.

 

 

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