Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée des arts décoratifs se met en quatre pour montrer Dior

Crédits: AFP

Le 12 février 1947 est une grande date. Il s'agit de petite Histoire, bien sûr, mais celle-ci a le mérite de continuer. Il y a soixante-dix ans, Christian Dior proposait à 42 ans son premier défilé dans une maison nouvellement créée avec l'argent des tissus Marcel Boussac. La presse nationale, mais aussi internationale (ce qui n'était pas acquis après six ans de guerre) se pâmait. Carmel Snow, l'éditrice toute-puissante d'«Harper's Bazaar» parlait d'un «new look». Le mot est resté. La mode redevenait parisienne et ultra-féminine, avec des jupes à l'ampleur retrouvée et un corset opérant sa rentrée sous le nom de guêpière. Pour arborer le tailleur «Bar», qui décrochera un record inégalé de commandes, le maître recommandait un tour de taille n'excédant pas les cinquante centimètres! 

Dior est mort subitement, dix ans à peine après ce triomphe. Il avait fait de son entreprise la gloire d'une France pourtant encore industrielle. Depuis, six directeurs se sont succédé avec plus ou moins de bonheur. Après le scandale John Galliano, renvoyé à cause de propos anti-sémites, ce joyau du «trust» LVMH (1) a cessé de donner le vedettariat à son directeur artistique. Raf Simmons a conçu des collections sans vraiment fait connaître son nom. Et peu de gens, hors du petit monde des «fashionistas», savent qui est Maria Grazia Chiuri, aux commandes depuis un an. Ce qui compte, c'est le mot Dior, générateur de juteux bénéfices pour des produits supposés du plus haut luxe. Si le prêt à porter compte encore énormément, plus encore que les accessoires ou les parfums, les collections haute couture tiennent désormais de la publicité en 3D. Le nombre de clientes a fondu comme neige depuis les années où Monsieur Dior habillait la Terre entière.

Une auto-célébration 

L'heure est donc aux auto-célébrations. Il s'agit de prouver que, dans le fond, rien n'a changé depuis 1947. Les manifestations livresques et expositionnelles entourant le soixante-dixième anniversaire jouent la carte de la continuité. Les lourds volumes sortis chez Assouline, en cours de publication, célébreront les créateurs l'un après l'autre. L'actuelle mis en scène du Musée des arts décoratifs de Paris brasse joyeusement les époques. Il s'agit de montrer qu'en dépit des apparences la maison n'a jamais dévié, ni surtout démérité. Une chose qui peut se discuter, bien sûr, mais tout se voit tenté pour faire taire les voix dissidentes. 

Le moins qu'on puisse dire est en effet que Dior a mis le paquet aux Arts décoratifs! Le budget semble avoir été illimité. Le visiteur (et il y en a un nombre record) en a pour son argent. C'est un scintillement. Un éblouissement. Un étourdissement. L’œil ne sait plus où regarder, tant il y a à voir. Dans la salle consacrée aux toiles, ces vêtement coupés dans un tissu blanc avant de passer à l'étape finale, il y a sept rangées de mannequins sur sept niveaux. Un feu d'artifice qui n'était pas permis ailleurs par les lieux, très contraignants. Si la grande halle autorise des figures libres, pour parler comme en patinage artistique, le musée ordinairement voué à la mode possède ainsi des vitrines fixes, avec lesquelles il faut composer. Les commissaires Florence Müller et Olivier Gabet l'ont fait en jouant des lumières, bien entendu tamisées, et en composant des sortes d'intérieurs. Il faut dire que les Arts décoratifs et même le Louvre ont mis leurs réserves à contribution: meubles, objets et tableaux. Galeriste avant de devenir couturier, Dior possédait une culture visuelle considérable.

Le génie et la suite

Que donne le résultat, célébré par un battage médiatique pour une fois mérité? Une excellente impression d'ensemble. Il est cependant permis de dissocier. Christian Dior a été le génie qui a donné les impulsions futures. Nommé à sa mort alors qu'il avait à peine 21 ans, Saint Laurent aurait pu devenir son digne successeur s'il n'avait pas été renvoyé comme un malpropre. Les longues années Marc Bohan seront ensuite restées d'un éclat très relatif. Il y a quelque chose de mémère chez Bohan. Gianfranco Ferré avait le tort d'avoir créé sa propre mode en Italie auparavant. Une ligne assez personnelle. John Galliano arrivait alors que la haute couture marquait le pas. Il s'est certes inspiré de Dior, mais en le caricaturant, parfois jusqu'au ridicule. C'est du théâtre virant au Grand Guignol. Raf Simmons a su redescendre sur terre, mais avec trop de discrétion sans doute. Quant à Maria Grazia Chiuri, par la force des choses peu représentée, elle laisse encore dans l'expectative. 

Il a fallu beaucoup de talent pour que tout semble se fondre. Le parcours commence intelligemment avec Dior galeriste d'avant-garde. Celui qui montrait vers 1930 Giacometti, l'architecte Emilio Terry ou le peintre Mario Tozzi. Le public peut ensuite passer aux 300 robes et manteaux. Une large place se voit accordée aux collaborateurs, aux clientes, au cinéma et aux photographes. L'iconographe officiel du début était Willy Maywald, que Dior poussait à la créativité. Mais tout le monde a photographié depuis 1947 un mannequin ou une actrice habillée Dior. Avedon, Penn, Beaton, puis les jeunes générations... Le concentré de mythe me semble ici l'image de Rita Hayworth en «new look» vue par Horst P. Horst. Mais j'ai dû en manquer beaucoup d'autres. La foule se révèle telle depuis l'ouverture de l'exposition début juillet qu'il reste difficile d'accéder à ce qui est petit. De toute manière, il faudrait plusieurs visites. Nous sommes ici dans le monde non seulement du faste, mais de la surabondance. 

(1) Au printemps 2017, LVMH a entrepris de passer de 74% à 100% du capital.

Pratique

«Christian Dior, Couturier du rêve», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, jusqu'à 19h dès le 7 octobre. Parmi les très nombreux livres édités ou réédités pour l'occasion, je signale «Christian Dior et moi», écrit par l'intéressé en 1956. Il a reparu à la Librairie Vuibert et comporte 218 pages.

Photo (AFP): La salle des toiles, avec ses mannequins superposés.

Prochaine chronique le mardi 26 septembre. Le Musée Baur ouvre à Genève un lieu consacré aux donations reçues.

 

 

 

 

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