Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée d'Orsay aligne sous ses toits les portraits de Cézanne

Crédits: Musée d'Orsay, Paris

Sans qu'il y ait de date anniversaire (l'artiste étant né en 1839 et mort en 1906), c'est apparemment l'année Cézanne. La Fondation Gianadda propose à Martigny la rétrospective généraliste. Le Kunstmuseum de Bâle, qui possède un énorme fonds de dessins, va pour sa part du carnet de notations à la toile finale. Paris ne se montre pas en reste. Le Musée d'Orsay aligne sous ses toits les portraits du maître d'Aix. Il semble que la chose n'ait jamais été faite en dépit de l'orgie d'expositions dédiées au peintre depuis son triomphe posthume au Salon des Indépendants en octobre 1907. 

Certains des 26 autoportraits sont célèbres. Il en va de même pour les 29 toiles où Madame Cézanne pose aussi immobile, et guère plus expressive, qu'une des pommes affectionnées par son mari. «La femme à la cafetière» (notez que le cartel ne donne en général pas son identité) fait partie des icônes d'Orsay grâce à sa taille imposante, mais aussi à sa prodigieuse qualité picturale. Cézanne n'en reste pas moins un portraitiste «minoritaire». Ce genre, puisqu'il s'agit alors d'un des grands sujets artistiques avec le paysage ou l'Histoire, n'a finalement que peu été abordé par lui. Environ 160 exemples sur une mille peintures. Seize pour-cent. Il est de plus permis de se demander si leur auteur respecte la loi du genre visant à la ressemblance. La figure humaine devient ici une matière première pour expérimenter une vision personnelle du monde.

La famille avant tout 

Cézanne a commencé comme tous ses confrères. Il a fait poser les siens. Les premières salles montrent donc papa, avec qui il a des rapports pénibles (mais Paul n'a pas non plus un caractère facile), maman, sa sœur Marie et surtout Dominique, un oncle maternel. Orsay montre de ce dernier cinq effigies sur la dizaine connue. Il s'agit en fait de «trognes», comme il s'en produisait depuis le XVIIe siècle. Dominique va jusqu'à se déguiser pour devenir une figure de caractère. Le voici en robe d'avocat. Le voilà enturbanné. La matière, posée au couteau, se révèle épaisse, allant jusqu'à compromettre la solidité de la peinture. Cézanne parlera plus tard de son époque «couillarde». C'est le moment de la révolte contre l'ordre établi. Il se veut non seulement familial mais professionnel. Le comble officiel du beau est alors atteint, nous sommes dans les années 1860, par les portraits lisses de Jean-Dominique Ingres. 

Cézanne trouve son modèle en Hortense Fiquet, qui devient sa compagne, la mère de son fils et tardivement son épouse. Une femme qu'il s'agit de cacher. Elle n'est pas du monde, ni du goût des notables aixois. Certains la disent en plus méchante, ou bête, les deux choses n'étant pas incompatibles. Hortense pose donc fixement, comme le fera un siècle plus tard Annette Giacometti. Plusieurs portraits la montrent dans la même robe, sur le même fauteuil. Il y a la série en rouge sur un siège recouvert d'un tissu à dominante jaune. Il y a celle habillée d'une sorte de vareuse bleue. La matière devient plus mince, surtout si l’œuvre est vite réussie. Mais Cézanne tend à s'obstiner (comme Giacometti plus tard) afin de trouver un état idéal fuyant. D'où certains portraits fatigués. Le plus célèbre reste celui de son marchand Ambroise Vollard, abandonné après une centaine de séances de pose. Le peintre n'était alors satisfait que du rendu de la chemise blanche.

Un genre devenu occasionnel 

Classé un peu à tort sous le mot-valise d'impressionniste, Cézanne construit de plus en plus. D'où son influence sur des peintres jeunes. Le cubisme en sortira après un long travail de maïeutique (ou d'art de l'accouchement, pour faire simple). C'est le sage qu'on vient consulter à Aix, où il continue à jouer les asociaux en dépit de l'héritage d'une solide fortune paternelle. Cézanne se veut alors avant tout paysagiste. Ce sont les Sainte-Victoire. Les Château-Noir. L'exposition d'Orsay se termine avec des portraits devenus occasionnels, Madame Cézanne n'étant plus disponible pour cause d'incompatibilité conjugale et son fils Paul assez rétif. Cézanne utilise alors comme modèles des ouvriers en vestes de travail. Ils jouent aux cartes. Il s'asseyent sur une chaise. Le résultat apparaît parfois admirable, comme la vieille femme en bleu conservée à la National Gallery de Londres. Il demeure souvent plus laborieux, comme dans la série entreprise avec le jardinier Vallier. Là comme pour Vollard, il y a finalement trop de tableaux les uns sur les autres à force de couches de peinture. 

L'accrochage se présente d'une manière simple. Un peu terne. Il faut dire que le lieu, bas de plafond, ne se prête guère aux fantaisies. Il servira pourtant beaucoup ces prochains temps. Les salles temporaires du rez-de-chaussée entrent en travaux. Le principe reste celui de l'alignement. Il y a par exemple quatre Madame Cézanne en robe rouge sur fond jaune, dont celle de la Fondation Beyeler de Bâle. Cherchez la différence. Notez la progression. Regardez la construction. Et ne cherchez surtout pas les états d'âme du modèle. Cézanne n'exécute pas un ouvrage de commande. Il ne s'agit pas de flatter. Ni même de personnaliser. La notion classique de portrait disparaît. Le genre lui-même n'en a plus guère que pour deux générations, sauf en Angleterre. 

L'exposition a été imaginée pour voyager. D'où la présence de trois commissaires, John Ederfield, Mary G. Morton et Xavier Rey. Après Paris, la rétrospective sera à la National Portrait Gallery de Londres, qui délaisse toujours plus le registre britannique, du 26 octobre au 11 février 2018, puis à la National Gallery de Washington du 25 mars au 1er juillet 2018.

Pratique

«Portraits de Cézanne», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honeur, Paris,jusqu'au 24 septembre. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45. Catalogue édité par Gallimard.

Photo (Musée d'Orsay, Paris): Fragment d'un des vingt-neuf portraits existant de Madame Cézanne.

Prochaine chronique le vendredi 7 juillet. Qu'est-ce que cela veut dire la "culture pour tous"?

 

 

 

 

 

 

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