Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée d'art moderne réunit Derain, Balthus et Giacometti

Crédits: André Derain/ADAGP/Musée d'art moderne de la Ville de Paris

Il y a les rétrospectives individuelles. Il existe les duos (ou duels) d'artistes du type Picasso-Matisse. Elargissant le débat, sans pour autant tomber dans le panorama d'une époque, il est également possible de proposer des trios. C'est ce que fait en ce moment le Musée d'art moderne de la Ville de Paris qui a réuni Derain, Balthus et Giacometti. Nous sommes avec eux dans le classique moderne. Le parcours commun va de la fin des années 1920 à la mort d'André Derain en 1954. 

Le but de la manifestation, qui occupe la totalité du rez-de-chaussée, apparaît bien visible. Il s'agit de réhabiliter Derain. On sait que le peintre, de vingt et un ans plus âgé qu'Alberto Giacometti et qui en avait vingt-huit de plus que Balthus, passe pour avoir connu une fin difficile, et ce après des débuts éblouissants. Tout se serait même gâté assez vite. Né en 1880, l'homme reste sans doute le plus doué des fauves. De 1904 à 1908, il fait hurler la couleur, en compagnie de son ami Maurice de Vlaminck. C'est l'époque où il appartient aux découvreurs des arts africains. Vient ensuite, comme pour beaucoup de confrères, une période cézannienne encore très digne. Puis ce serait, selon l'opinion presque générale, la chute. Dès la fin des années 10, Derain revient à la tradition française, autrement dit à une figuration sage. Sur des fonds sombres, car il s'agit avec lui d'un art plutôt sinistre, se multiplient les portraits, parfois mondains, les nus et les natures mortes.

Sorties du purgatoire 

Faut-il les faire sortir du purgatoire? Oui, pour le Musée d'art moderne. Celui-ci met hardiment le nom de Derain en premier. C'est le fragment d'un de ses tableaux, une jeune fille tenant un fruit qui se détache sur fond chocolat noir, qui fait l'affiche. On reconnaît le goût du directeur Fabrice Hergott, même si l'exposition se voit signée Jacqueline Munck. Conservateur dans l'institution parisienne alors dirigée par Suzanne Pagé (aujourd'hui à la Fondation Vuitton) de 1985 à 2000, puis directeur des dix musée de Strasbourg, l'homme n'a pas cessé, depuis sa nomination à la tête du Musée d'art moderne en 2006, de tenter la remise en selle d'artistes déconsidérés. Il y a eu des réussites, comme le Raoul Dufy ou l'Albert Marquet. Mais aussi des échecs. L'énorme hommage récent à Bernard Buffet, passé les deux premières salles ou l'on voyait le jeune homme créer une peinture «existentialiste» entre 1947 et 1950, m'est ainsi resté sur l'estomac. Indigeste et parfois même indigent. Voici donc le tour de Derain, dont l'institution a reçu comme par hasard en 2017 une «Grande bacchanale» de 1935-1945 de la part des Amis. 

La mise en contexte, voulue valorisante, se révèle habile. Alberto Giacometti, qui a en ce moment à la Tate Modern de Londres une rétrospective apparemment superbe, a atteint le faîte de la gloire. Balthus demeure haut placé, même si la «balthusmania» ayant précédé et suivi sa mort à Rossinière en 2001 semble aujourd'hui retombée. Or les trois hommes se sont bien connu, Derain jouant sinon le rôle du patriarche, du moins celui du père. Logique. Au milieu des années 30, Giacometti revient à la figuration après une période surréaliste, ce qui lui vaut l'anathème de ses ex-condisciples. Quant à Balthus, il lui faut trouver une voie un peu moins «scandaleuse» que les toiles de sa première exposition de 1934. Vers qui se tourner, sinon vers Derain? L'homme passe alors pour avoir trouvé une modernité régulatrice entre un Matisse et un Picasso eux aussi revenus (mais l'Espagnol a vite repris sa liberté) au beau métier. On a de la peine à l'imaginer aujourd'hui. Mais, soutenu par un marchand aussi puissant que Paul Guillaume, Derain fait figure vers 1930 de «plus grand peintre français vivant».

Trajectoires imbriquées

Commencé par trois autoportraits des intéressés (dont «Le roi des chats» récemment donné au Musée de Lausanne), le parcours va donc montrer comment les trois trajectoires s'imbriquent. Jacqueline Munck rapproche des œuvres cousines. Elle montre un goût commun pour le spectacle, dont les trois hommes se font le décorateur et le costumier. La commissaire souligne aussi les similitudes d'attitudes. Les trois œuvres se construisent en marge des avant-garde,s voire des mouvements constitués. Nous avons affaire à des indépendants se soutenant l'un l'autre. Balthus fait ainsi en 1936 le portrait de Derain, hélas présent dans l'exposition par la seule photographie. C'est avant l'orage. Un voyage en Allemagne, en 1941, ternira la gloire du modèle, même si ce dernier alléguera toujours l'avoir entrepris pour tenter de sauver des collègues. Giacometti et Balthus continueront cependant à visiter l'homme à Chambourcy (comme le yaourt), où il s'est retiré en ermite.

L'exposition se révèle bien faite. Adroitement mise en scène. Elle offre, vu la puissance du Musée d'art moderne, des toiles très importantes, surtout pour Balthus. Un artiste plus rare que Giacometti et surtout Derain, qui a énormément produit de 1920 à 1954. De ce dernier, il s'agissait bien sûr d'éliminer les petites choses, anecdotiques et pour tout dire mal exécutées. Il a toujours manqué à l'homme une formation de base, même s'il a fréquenté l'Académie Carrière à ses tout débuts. Ses grandes tartines sont heureusement disponibles. Il y en a beaucoup à l'Orangerie parisienne, qui résulte d'un don de la veuve de Paul Guillaume, ou à Troyes, cité de son plus gros client, le bonnetier Pierre Lévy.

Adhésion difficile 

Ces dernières productions ont de la peine à convaincre. Que dire de ces Arlequins sans fantaisie, de ces nus féminins un peu maladroits ou de ces portraits finalement très banaux? C'est moins mauvais que les paysages de neige innombrables de Maurice de Vlaminck, certes, ou que certains Manguin ou Camoin tardifs, pour reprendre d'autres exemples d'ex-fauves. Mais cela reste secondaire. Il serait nécessaire d'éliminer, comme il faudrait pouvoir trier chez Balthus, qui n'a pas la régularité de Giacometti. On sort content bien sûr d'avoir pu voir le second Derain. Mais si vous voulez mon avis, maintenant c'est fait. Et pour un bon bout de temps.

Pratique 

«Derain, Balthus, Giacometti, Une amitié artistique», Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 29 octobre. Tél. 00331 53 67 40 00, site www.mam-paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (ADAGP/Musée d'art moderne de la Ville de Paris): Le portrait de Derain faisant l'affiche de l'exposition. Détail.

Prochaine chronique le mercredi 28 juin. L'Université montre le fameux sarcophage saisi aux Ports Francs genevois

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