Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée d'art moderne de la Ville exhume Karel Appel

Crédits: Karel Appel Foundation/ADAGP, Paris, 2017

Tiens, on l'avait un peu oublié, celui-là! Au moment de sa mort à Zurich, en 2006, les hommages étaient restés rares, sauf sans doute aux Pays-Bas. Depuis, plus rien. Karel Appel avait disparu au purgatoire. Exit! Les expositions s'étaient déjà raréfiées les dernières décennies de son existence. Que voulez-vous? Il se révèle toujours difficile de rester un fauve rugissant quand on a 70, puis 80, et enfin 85 ans. Le mouvement Cobra, dont sortait l'Amstellodamois (c'est ainsi que se nomment les habitants d'Amsterdam) s'est dissous dès 1951. Et soyons justes. L'homme ne semblait pas s'être beaucoup renouvelé depuis. Je dis bien «semblait». 

Que faire dans ces cas-là? Eh bien la Karel Appel Foundation, qui conserve d'innombrables oeuvres d'un artiste en constante surproduction, a eu le geste voulu. Elle a offert au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris une vingtaine de toiles couvrant toutes les époques de l'artiste. L'institution municipale, que dirige Fabrice Hergott, a compris le sens du message, pratiqué par certaines veuves de peintres depuis bien longtemps. Elle a monté un accrochage pour cet été. Oh, il ne s'agit pas de l'énorme rétrospective, ce qui vaut d'ailleurs mieux pour Appel, dont les toiles violentes se court-circuitent assez vite! La manifestation se niche au sous-sol d'un musée aujourd'hui en travaux. Et le visiteur arrive d'autant plus vite au bout de son parcours que certaines pièces se révèlent énormes.

Débuts fulgurants en 1946 

Qui est Appel? Je sens que je dois me fendre de la petite biographie, tant le nom semble empoussiéré. Karel est né en 1921. Jeunesse dans une Hollande occupée par les nazis. Il se révèle très vite, après le retour à la paix. En 1946, à 25 ans donc, le jeune homme donne une première exposition marquée par ce que les débutants découvrent alors sur la scène française libérée. C'est le grand retour de Picasso après la parenthèse de la guerre. C'est la révélation de Jean Dubuffet, qui propose une peinture en pleine pâte, grumeleuse et épaisse, avec parfois des grattages furieux au manche de pinceau. Un art plus révolutionnaire que celui de l'Espagnol, toujours truffé de références historiques en dépit des apparences. 

De 1947 à 1952 donc, Appel adhère à Cobra, mouvement international réunissant dans son nom trois capitales en temps normal écartée des grands centres: Copenhague, Bruxelles, Amsterdam. Il y a là des gens plus divers qu'il n'y paraît. Asger Jorn possède à la réflexion peu de chose en commun avec Pierre Alechinsky, Dotremont, Constant ou Corneille. Cobra est un mélange de brut et de littéraire, de sauvage et de cultivé, le tout avec ce qu'il faut de non-conformisme et un zeste bienvenu de surréalisme. Autant dire qu'après un temps de fusion, chaque membre du groupe (dont ne reste plus aujourd'hui en activité qu'Alechinsky) va partir dans sa propre direction. Le groupe n'était pas plus appelé à durer que celui, très informel, des fauves au début du XXe siècle.

Paris, puis New York 

Comment se renouveler ensuite? Artiste voyageur dans la mesure où il s'est ensuite installé à Paris, puis à New York, Karel Appel développe une peinture toujours plus gestuelle, parfois hâtive, qui emprunte sa forme à l'abstraction lyrique (celle de son compatriote exilé Willem de Kooning, notamment), tout en maintenant une figuration parfois proche du dessin d'enfant. Il propose ainsi un univers extrêmement coloré, où la matière atteint d'énormes empâtements. L'huile sort à pleins tubes. Un vrai bas-relief. Il faudra attendre le mouvement Gutai, au Japon, pour arriver à dépasser en volume ce flot de peinture séchant sur la toile comme il peut. L'écrivain belge Hugo Claus pourra ainsi parler de «la splendeur de la vie dans sa plus haute fréquence». 

Au fil du temps, reniflant la tendance, Appel occupe des surfaces de plus en plus vastes. L'installation aux Etats-Unis des années 60 et 70 n'y a pas pour peu contribué. Le Néerlandais va du coup en arriver à la forme éclatée du polyptyque. «Les décapités» de 1982, offert au Musée d'art moderne, atteignent presque les sept mètres de large. L'épaisseur de la matière picturale l'amène à la sculpture, polychrome bien sûr. De quoi vous dégoûter à la longue du rouge, du vert ou du bleu.

Le carnaval pour finir 

Vers 1990, Appel traverse effectivement une phase noire et blanche. C'est un temps d'angoisse. Celle-ci ne se révèle pas durable. Appel revient à la fin de sa carrière au carnaval avec des assemblages comme «Singing Donkeys», présenté à Paris en ouverture. L'exposition montée par Choghakate Kazarian (qui a collaboré à la récente rétrospective Manzoni du Musée des beaux-arts de Lausanne) n'est-elle pas sous-titrée «L'art est une fête!»? Avec un point d'interrogation, cependant. L'accrochage parisien se clôt avec la dernière toile connue d'Appel, brossée en 2006. Elle s'intitule «Festje?»... 

Le visiteur ressort ravi d'une exposition ayant le tact de rester aussi courte. Pour Appel, comme je l'ait dit, cela suffit. Il y a vite saturation. Répétition. Limitation. Son oeuvre constitue un apport important à la création du milieu du XXe siècle, certes. Mais les choses s'arrêtent assez vite d'avancer, comme pour certains «fauves» dangereusement apprivoisés. Qui a envie de voir des toiles de Derain ou de Vlaminck exécutées après 1910, même si les deux hommes sont morts des décennies après quelques années de grâce? Contrairement à eux, Appel, qui n'a jamais régressé, a mieux tenu la distance. Un peu mieux, en tout cas.

Pratique 

«Karel Appel, L'art une une fête!», Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, 11, rue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 20 août. Tél. 00331 53 67 40 00, site www.mam.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 22h.

Photo (Karel Appel Foundation, ADAGP, Paris, 2017): L'une des toiles de la grande époque. Elle date de 1948.

Prochaine chronique le mercredi 31 mai. La Biennale de Venise, c'est comment?

 

 

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