Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Bourdelle montre l'oeuvre au noir du couturier Balenciaga

Crédits: Henry Clarke, 1955/Palais Galliera

La légende veut que Mona Bismarck se soit alitée en 1968 pour trois jours entiers de pleurs. Ne voyez là aucune angoisse politique ou métaphysique. Celle qui était considérée comme l'une des dix femmes les plus élégantes du monde avec Jacqueline de Ribes ou la duchesse de Windsor venait d'apprendre l'affreuse nouvelle. Cristobal Balenciaga avait fermé abruptement sa maison de couture. Chez qui s'habiller maintenant, alors que l'Américaine avait déjà connu la douleur de voir sa chère Madeleine Vionnet mettre elle aussi la clef sous le paillasson (un paillasson très chic, je précise) en 1939?

C'est à l'Espagnol que le Musée Bourdelle consacre sa nouvelle exposition. Un nouveau partenariat avec le Palais Galliera. Les drapés de soie, de velours ou de tulle répondent bien à ceux imaginés en bronze par le sculpteur, mort en 1929. Ils confèrent en plus du glamour à l'institution, qui voit ainsi débarquer une autre clientèle. Les bons jours (ou les mauvais pour les visiteurs), il y a une bonne heure d'attente avant de pénétrer dans cette institution jouant les pendants du Musée Rodin à l'ombre de la Tour Montparnasse, dans l'ancien atelier de l'artiste. Pas trop de monde à la fois. Il faut faire attention aux vêtements, qui craignent déjà la lumière. Au rez-de-chaussée, les robes sont disposées dans des cabines, dont le public doit soulever avec précautions le rideau.

Une mode ascétique 

Montée par Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera, l'exposition se voit sous-titrée «l'oeuvre au noir». Aucun rapport avec le roman de marguerite Yourcenar, paru comme par hasard aussi en 1968! Il s'agit de marquer la préférence de Balenciaga pour ce qui passait pour une non-couleur. Alors que la mode se voulait pimpante, colorée et joyeuse, l'homme imposait à ses clientes une ascèse. Les femmes, en dépit des efforts de Chanel dès les années 20, répugnaient à quitter les couleurs vives en dehors du deuil. C'était aussi là un rappel identitaire. L'Espagne de la fin du XVIe siècle avait imposé le noir à toute l'Europe du Sud pour aboutir à une sorte de calvinisme ultra-catholique. 

Mais qui est Balenciaga, dont la maison a été reprise il y a quelques années par le groupe Kering, qui a essayé toutes sortes de modélistes, l'actuelle se nommant Demna Gvasalia? Un Basque. Ses débuts tiennent de la légende. Comme Cimabue avait découvert Giotto à la fin du XIIIe siècle, la marquise de Casa Torres le remarque alors qu'il travaille à douze ans avec sa mère, couturière. Elle lui donne une de ses robes pour qu'il la refasse à l'identique. Nous sommes en 1907. Le gamin y arrive. Elle le soutiendra dans ses études, puis ses entreprises. En 1936, lorsque éclate la Guerre Civile, Cristobal a trois maisons pour faire du sur-mesure, Madrid, San Sebastian et Barcelone.

Une obsession de la perfection 

La suite se passe en France. Première ouverture en 1937. Une suite discrète sous l'Occupation. Le succès grandit à la fin des années 1940. Balenciaga n'est pas mondain, ni même sociable. Il refuse de voir ses clientes, qui doivent presque passer un examen d'admission avant de se voir servies. L'homme a l'obsession de la perfection, qui ne va pas selon lui sans simplicité. Les détails permettent de cacher le défaut des structures, qu'il veut architecturées. La couleur doit du coup se voir utilisée avec modération. Un petit noeud rose. Un ruban rouge. Notez que l'artiste, car il se considère comme tel, ne crache pas sur les broderies et les dentelles. Mais c'est alors pour donner l'image presque cartonnée de l'infante selon Velasquez (1). Bref, Balenciaga, c'est l'anti-Dior. 

Dans les années 1960, cette vision exigeante apparaît déjà d'un autre âge. Alors que les filles sont en mini-jupes, il s'adresse à de riches quinquagénaires ne mangeant guère plus qu'une demi feuille de salade par jour. Balenciaga s'en rend compte. Il réalise qu'il ne se soumettra pas aux diktats du prêt-à-porter. Il rage d'avoir de devoir un jour montrer se collections à la presse. Il préfère se retirer en beauté, ne sortant de sa retraite en 1972, cinq ans avant sa mort, que pour la robe nuptiale de la fille du Général Franco. Un acte qui constitue, soit dit en passant, un douloureux choix politique. Il ne reste dès lors que des parfums, plus des robes devenues pièces de collections. Presque uniques. Celles du Palais Galliera, unies par Olivier Saillard à la collection d'entreprise, lui ont ainsi été donnés par Mrs Reginald Fellows, la baronne Guy de Rothschild (les femmes n'avait apparemment pas encore de prénoms à l'époque...) ou Lady Deterling.

Une présentation très chic

Après la mise en bouche du rez-de-chaussée, l'essentiel de l'exposition se découvre au sous-sol, une extension créée il y a une quinzaine d'années par Christian de Portzamparc. Les modèles dialoguent avec les statues de Bourdelle, comme l'avaient fait naguère ici ceux de Madame Grès. C'est séduisant. Pas toujours facile à voir. Du noir sur fond noir, avec un éclairage minimal, voilà qui exige de bons yeux. Le résultat se révèle évidemment très chic. Davantage encore que les précédentes rétrospectives Balenciaga du Musée des Tissus de Lyon (1985) ou du Musée des arts décoratifs de Paris (2006). Celles-ci comprenaient pourtant des créations de l'époque espagnole ou des années d'Occupation, absentes hélas ici. On ne peut pas tout avoir... 

(1) Balenciaga doit beaucoup au gazar inventé pour lui en 1958 par le Suisse Gustav Zumsteg des textiles Abraham, puis au zagar créé par le même en 1964.

Pratique 

«Balenciaga, L'oeuvre au noir», Musée Bourdelle, 18, rue Antoine-Bourdelle, Paris, jusqu'au 16 juillet. Tél. 00331 49 54 73 73, site www.bourdelle.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Henry Clarke, 1955/Palais Galliera): Un modèle tout en noir de Cristobal Balenciaga. 

Prochaine chronique le samedi 15 avril. Bruce Begout révèle dans un livre l'esthétique du motel à l'américaine.

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