Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre présente le dessin génois des XVIe et XVIIe siècles

Crédits: Louvre, Palis

C'est toujours l'oubliée parmi les grandes villes italiennes. Aujourd'hui en pleine décadence, Gênes a pourtant formé un foyer culturel important, surtout au XVIIe siècle. La prodigieuse richesse de son port, et surtout de sa banque, le lui permettait. C'est dans «la Superbe» que fleurissait la finance, qui avait déserté la Toscane. Une rue célèbre permet aujourd'hui, en dépit des bombardements de la dernière guerre, de s'en faire une idée. C'est la Strada Nuova (actuellement Garibaldi), la seule droite de cette cité épousant la courbe de la colline. Elle ne contient que des palais, dont certains se voient aujourd'hui transformés en musées. 

Gênes fait aujourd'hui l'objet d'une exposition au Louvre, «Dessiner la grandeur». Il s'agit en effet là d'une proposition de son Cabinet des arts graphiques. Le sous-titre me laisse néanmoins perplexe. Limiter la «période de la république» aux années 1528 à 1797 semble bien limitatif. Elle remonte bien plus haut dans le temps, quand la cité luttait d'influence au Moyen Age avec Pise, Amalfi (aujourd'hui réduite à l'état de bourgade) et surtout Venise. Les batailles furent homériques tout au long des XIVe et XVe siècles. Gênes garda néanmoins longtemps en partage la Mer Noire, où elle avait installé de nombreux comptoirs. Il s'agissait bien là de querelles économiques et non politiques.

Un art autonome tardif 

Pourquoi 1528, alors? Il y a eu une sorte de refondation par l'amiral Andrea Doria, qui fit passer Gênes de l'orbite de la France à celle de l'Espagne. D'innombrables querelles intestines, dès le XIe ou le XIIe siècle, ont en effet empêché l'état de rester vraiment indépendant, comme Venise. Il n'y a pas eu ici cette longue histoire sans révoltes, sans factions, avec des lois très progressistes (pour l'époque, bien sûr!) et un puissant appui populaire. Le désordre est une chose qui se paie toujours cher. Quant à 1797, c'est bien sûr comme pour Venise l'avancée des troupes napoléoniennes. La suite de l'histoire sera piémontaise, puis italienne. 

Gênes, qui conserve d'hallucinants quartiers médiévaux, dont certaines rues sont en fait des escaliers, n'a pas connu d'art vraiment original avant le XVIe siècle. Les grands artistes venaient d'ailleurs, et il en demeurera ainsi occasionnellement au XVIIe (Rubens, Van Dyck...) C'est ensuite qu'on y voit fleurir des gens comme Luca Cambiaso, Giulio Benson, Lazzaro Tavarrone, puis Gerolamo Piola ou Gregorio da Ferrari. Des noms peu, voire pas connus du grand public. Tous ont bien sûr produit des tableaux et surtout de grands décors à la fresque, dont nombre ont disparu lors de l'urbanisation de la fin du XIXe siècle ou en 1943-1945. Le musée français sollicite un effort d'imagination en ne montrant que des feuilles avec des esquisses au crayon ou à la plume.

Un gros catalogue

Il faut cependant préciser que cet accrochage correspond à la sortie d'un catalogue raisonné des dessins génois du Louvre. Un gros ouvrage scientifique, vendu le lard du chat. L'institution, qui n'a du coup rien emprunté, en possède 463. C'est beaucoup, mais la représentation apparaît inégale et il semblait impossible de ressortir les feuilles proposées lors d'un récent hommage à Luca Cambiaso, qui a accompli une partie de sa carrière en Espagne. Il y a ainsi quelques déceptions. Domenico Piola, l'un des plus grands virtuoses de la plume et de l'encre brune de la fin du XVIIe siècle, ne se voit ainsi pas représenté comme il l'aurait mérité. En revanche, il y a de beaux exemples de la production rapide d'Alessandro Magnasco, qui a bénéficié l'an dernier d'un hommage (privé) à la galerie parisienne Canesso. 

On pourrait parler d'exposition mise en bouche. Elle ne remplace en aucun cas un voyage sur place. Gênes demeure un centre peu touristique. Il y a quelques années, elle gardait un petit côté archaïque, avec de visibles poches de pauvreté. Les églises abritent d'étonnants décors. Les palais visitables ont conservé une partie de leurs intérieurs. D'étonnantes villas 1900 (les meilleures sont de l'architecte Gino Coppede, qui a aussi construit tout un quartier à Rome), tout en haut de la ville, bénéficient de vues pour le moins plongeantes. Il y a enfin le port, qui a bénéficié de quelques travaux de rafraîchissement lors de l'année Christophe Colomb en 1992. Ce dernier a hélas subi, alors que d'immondes quartiers se voyaient construits en banlieue, une coupure en deux par une autoroute sur piliers en 1965. C'était juste avant que les affaires périclitent. On avait davantage de goût, ici, au XVIIe siècle.

Pratique

«Dessiner la grandeur», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 25 septembre. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45.

Photo (Musée du Louvre, Paris): Un projet de Lorenzo da ferrari. C'est lui qui fait l'affiche.

Prochaine chronique le lundi 17 juillet. Architecture-sculpture au BAC genevois.

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