Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre montre les Rembrandt du roi de l'or Thomas Kaplan

Crédits: "Le Monde", photographe non crédité.

Parler de Rembrandt le transporte. Il l'a déclaré au «Monde» le 3 janvier 2017. Voilà qui rassure. Les milliardaires éprouvent souvent de la peine à évoquer d'autres images que celles ornant les billets de banque. Thomas Kaplan n'est pas comme eux. Agé de 55 ans, l'Américain a commencé par se passionner pour l'histoire et la préservation de la vie sauvage. Puis il a donné dans le caritatif médical. Il s'agit aujourd'hui (en prime) d'un des principaux collectionneurs de la Planète. Mais discret... Dans la longue notice, en anglais, de Wikipédia vous saurez tout sur ses aventures financières portant sur les métaux précieux. L'or surtout. Vous ne lirez pas une ligne sur le seul privé au monde possédant onze tableaux et dix-huit dessins de Rembrandt. L'homme disparaissait d'ailleurs jusqu'ici sous le nom de Collection Leiden, le peintre ayant vu le jour à Leyde en 1606. 

Que s'est-il passé? Pourquoi aujourd'hui Paris et une exposition dans un musée national?  En 2009, Thomas Kaplan achetait par téléphone à Versailles une grande toile de Ferdinand Bol, l'un des élèves les plus doués de Rembrandt. Cher. Le Louvre, également intéressé, l'avait comme dit le vulgaire pris dans le baba. Il n'avait pas eu les moyens d'acquérir, ou de préempter. L'Américain l'a appris. L'amateur, qui dépose volontiers ses achats dans les institutions, a proposé un prêt anonyme de longue durée. Le Louvre reste normalement aussi réticent à collaborer avec un privé qu'à entretenir des relations suivies avec un marchand. Seulement voilà! L'«Eliézer et Rebecca» de Bol complétait si bien ses salles hollandaises. L'institution a dit oui avec des airs de douairières se lançant dans la débauche. Le tableau s'est installé à demeure.

Une trentaine de prêts 

Le Bol appartient désormais au Louvre. Thomas Kaplan le lui a donné l'an dernier. C'est un geste libéral, bien sûr. Mais il y a aussi là une tractation. Le musée présente aujourd'hui une trentaine des des quelque 270 œuvres appartenant à l'Américain. La chose a son prix. Tous les collectionneurs ayant eu droit à ces cimaises nationales ont dû faire un petit cadeau. Je n'irai pas jusqu'à insinuer que le Louvre exerce une sorte de droit de cuissage, mais il y a tout de même de ça. Il est évidemment plus noble de changer la chose, avec des mots choisis, en civisme (pour les prêteurs français) ou en générosité (pour les étrangers qui, bien sûr, adorent Paris). 

Les toiles de Thomas Kaplan se retrouvent en ce moment accrochées au second étage. Très loin par conséquent de l'exposition Vermeer, à laquelle l'Américain a par ailleurs prêté une œuvre du maître de Delft. Les salles sont biscornues. Trop basses de plafond. D'où une impression désagréable d'écrasement. Il faut dire que Kaplan éprouve un goût particulier en matière de peinture néerlandaise du XVIIe siècle. Il n'en aime ni le pittoresque, ni le truculent, ni le facile. Chez lui, pas de paysages, pas de scènes de tavernes, pas de vaches en train de paître. Il lui faut des mythologies, des sujets sacrés, de l'histoire et du portrait. Les Pays-Bas ont aussi donné dans ce que les Français appelaient «le grand genre». On tend trop à l'oublier.

Un goût austère 

Aux cimaises se retrouve ainsi l'«Agar et l'Ange» de Carel Fabritius. Le dernier Fabritius en main privées, le peintre étant mort accidentellement très jeune en 1654. Un Ter Bruggen rappelle que Le Caravage a connu des suiveurs néerlandais, pour la plupart originaires de la ville catholique d'Utrecht. Jan Steen est célèbre pour ses ripailles familiales, où l'enfant se fait torcher entre deux plats de victuailles. Thomas Kaplan a retenu de lui un «Sacrifice d'Iphigénie» emprunté à Homère. Et comment montrer les onze Rembrandt sans avoir comme introduction une composition sur bois de son maître Pieter Lastman, dont toute la production (ou presque) sort de l'Ancien Testament? Notons qu'il y a cependant plusieurs scènes proches du genre. Thomas Kaplan avoue un faible pour la «peinture fine» de Gerrit Dou, un peintre qui valait des fortunes aux XVIIe et XVIIIe siècles. Son premier achat, en 2003, était du reste un Dou. 

L'ensemble se voit bien sûr dominé par les Rembrandt, pour la plupart de jeunesse, le plus spectaculaire se révélant sans doute sa «Minerve» de 1645. Une robuste Nordique bien en chair, loin de l'idéalisation italienne ou française. Des dix-huit dessins de l'artiste dans la Collection Leiden, un seul a fait le voyage. Il s'agit d'une de rare étude de lion. Trois tableautins très précoces (et d'un intérêt pictural mineur) ont été réunis ces dernières années par Thomas Kaplan, le dernier d'entre eux ayant été acquis à Paris en 2015. Il s'agit d'allégories des cinq sens. Il en reste encore deux à retrouver.

Une collection d'historien 

Tout cela dénote un vrai goût. Une ligne. Une connaissance. C'est une collection d'historien. Rien d'étonnant. Kaplan a comme je vous l'ai dit débuté avec des études d'histoire. Il se fait peu conseiller. L'homme possède une grande confiance dans son jugement. Il se fie plus encore à son œil. L'idée est pour lui de rassembler, bien sûr, mais aussi de partager. En 2018, l'Américain devrait montrer une partie de sa collection, du genre austère, au Louvre d'Abu Dhabi. Difficile ici de parler d'un investissement. D'une spéculation. Kaplan possède un style très muséal, aux antipodes des collectionneurs actuels, si sensibles aux tableaux-statuts sociaux. Il est amusant de voir la collection Leiden juste après celle (assez incohérente) de la richissime Espagnole Alicia Koplowitz à Jacquemart-André, qui produit l'effet contraire. Ici ce sont les œuvres qui comptent, et non pas les noms.

Pratique

«Chefs-d’œuvre de la Collection Leiden, Le siècle de Rembrandt», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 22 mai. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, le mercredi et le vendredi jusqu'à 22h. Le musée présente en outre l'inaccessible (sans billet avec heure d'entrée) exposition Vermeer au sous sol. Il montre des pièces graphiques au rez-de-chaussée avec «Dessiner le quotidien, La Hollande au Siècle d'or», qui dure jusqu'au 12 juin. Le second étage propose en outre depuis quelques semaines des salles de peinture néerlandaises rafraîchies par quelques petits travaux. Leur accrochage ne s'est que peu vu modifié.

Photo ("Le Monde"): Thomas Kaplan dans les salles du Louvre, son musée préféré.

Prochaine chronique le vendredi 5 mai. XVIIe, toujours. Louvre encore. Les frères Le Nain à Lens. 

 

 

 

 

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