Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Louvre éblouit avec son "François Ier et l'art des Pays-Bas"

Crédits: RMN/Musée du Louvre, 2017

On l'imaginait plutôt tourné vers l'Italie. François Ier y avait fait des débuts en fanfare. En 1515, année de son accession au trône, il avait remporté à 21 ans (le lendemain de son anniversaire) la bataille de Marignan, ramenant Léonard de Vinci dans ses bagages. Il y avait ensuite eu l'aventure plus pacifique du château de Fontainebleau, adapté à la sauce transalpine par les peintres Rosso et Primatice. Un plafond romantique du Louvre, dont il avait lancé le chantier remplaçant peu à peu (en réalité plusieurs siècles) le palais médiéval, le montre ainsi accueillant d'un air ébloui des chefs-d’œuvre originaires de la Péninsule. 

Ce n'est pas faux, bien sûr! Mais il fallait, pour prendre l'expression au pied de la lettre, compléter le tableau. C'est ce que fait sous la Pyramide du Louvre l'exposition «François Ier et l'art des Pays-Bas» proposée par Cécile Scaillliérez. L'influence flamande est restée prégnante en France, du moins durant la première partie d'un règne s'achevant en 1547. Il ne faut pas oublier que l'art français résulte d'un métissage. Il n'y a pas là de révélation. C'était l'une des grandes idées de l'historien de l'art André Chastel (1912-1990). On tend à l'oublier par goût de la simplification. Il faut de plus garder en tête que nous restons dans une France peu unifiée. L'annexion définitive au royaume de la Bretagne date de 1532. Le français ne forme une langue officielle que depuis 1539. Le pays n'a pas encore pris sa forme vaguement hexagonale. Pensez que Lyon reste alors une ville frontière. Au-delà s'étend la Savoie ou le comté de Bourgogne. Tout cela se voit bien expliqué par une carte au début du parcours. L'accrochage se révèle tout sauf élitaire. On l'est bien davantage avec la création contemporaine...

Les Anversois à Paris 

«François Ier et l'art des Pays-Bas» se situe pour l'essentiel au Nord du pays. Le Sud ne s'est pourtant pas toujours montré réfractaire aux créations nordiques. Les Flandres jouissaient d'un prestige immense jusqu'en Espagne. Je citerai Juan de Flandres, dont le Musée d'art et d’histoire genevois détient l'un des sommets. Elles avaient même été à la mode en Italie. Memling, Van der Weyden, Hugo van der Goes ont produit pour des marchands toscans installés à Bruges. Van Eyck a ainsi portraituré des époux Arnolfini dans les années 1430. Un patronyme qui en dit long! Tout cela n'allait pas s'effacer d'un coup. Anvers produisait vers 1520 des polyptyques sculptés et peints à la chaîne, avec des ateliers aux airs de PME. Ils s'exportaient au Sud comme nos modernes produits de luxes. Il s'en trouve plusieurs dans l'exposition. Les miniaturistes voyageaient, allant là où se trouvait la clientèle. Cécile Scailliérez peut écrire que «le véritable foyer de l'enluminure anversoise fut non pas Anvers, mais Paris.» Un chant du cygne. L'imprimerie va bientôt jeter cet art millénaire aux oubliettes. On connaît aujourd'hui bien ce genre de cataclysmes technologiques. 

L'exposition, qui connaît un joli succès public en dépit des craintes (c'est important, le Louvre devenant de plus en plus réfractaire à l'élitaire), montre en fait un état de chantier. Ce que le public découvre constitue le résultat de recherches récentes, basées tant sur l'exploration des archives que sur le fameux «connossoirship». Un sens médiumnique des attributions et rapprochements. Certains artistes présentés restait inconnus il y a vingt ans. Plusieurs ne possèdent encore pas de nom. Des panneaux de retable, des portraits ou des pages de manuscrits se sont vus regroupés sous celui de «Maître de», à commencer par le Maître d'Amiens. Une personnalité pourtant de premier plan, dont se voient réunis les dessins (il y a beaucoup d’œuvres graphiques le long du parcours) et quelques peintures. J'en profite pour signaler la présence du panneau éponyme d'Amiens: «Au juste poids, véritable balance». Ses détails en sont si fins qu'un immense agrandissement photographique doit les révéler. Des sujets mesurant en fait deux ou trois millimètres.

Tapisseries et vitraux 

Si Batholomeus Pons demeure putativement Le Maître de Dinteville, d'autres gens ont cependant retrouvé il y a peu une identité. Si l'on connaît depuis toujours Jean Clouet, en oubliant qu'il venait d'un pays du Nord, qui avait entendu parler il y a une génération de Jean de Beer, de Godefroy le Batave, de Grégoire Guérard (largement représenté ici) ou de Noël Bellemare? Des gens souvent tous terrains, cartonniers de tapisseries (beaucoup d'entre elles ont été brûlées en 1797 afin d'enrécupérer les fils d'or), créateurs de vitraux, enlumineurs... Des créateurs dont réapparaît parfois, au fond d'une église ou dans une réserve de musée, une pièce essentielle. Il est regrettable que le Kunstmuseum de Bâle n'ait pas confié au Louvre «L'adoration des Mages» de Bellemare, retrouvée il y a quelques années dans l'une des ses caves. Un retable conçu pour une église parisienne, détruite au XVIIIe siècle. Je vous ai parlé de l'affaire en son temps. 

Il y a énormément à voir dans une exposition dont il aurait par ailleurs énormément à dire. Présentée sobrement, mais avec une grande clarté, elle grouille d’œuvres parfois minuscules. C'est le cas pour le «Livre d'heures de François Ier», tenant de la bijouterie. Le Louvre entend maintenant l'acquérir grâce à l'une des ses opérations «Tous mécènes». Il faut dire que, comme toujours avec le premier musée de France, il s'agit d'un objet ruineux. Dix millions d'euros. Mais le visiteur de doit pas se laisser obnubiler par cet achat potentiel. La verrière empruntée à l’église Saint-Gervais-Saint-Protais de Paris (un Jugement de Salomon) est fabuleuse. La série de petits portraits de Corneille de Lyon (et de ses imitateurs, allez démêler...) se révèle étonnante. On ne reverra jamais rassemblés de la sorte les panneaux de Jean Clouet, plus sa miniature montrant François Ier à cheval. Cet amoncellement ne constitue pourtant que l'infime débris d'une production énorme. L'art français a moins bien survécu que l'art italien.

Un laboratoire de recherches

Un dernier mot. La laboratoire des recherches continue sur sa lancée. Genève en forme un des épicentres, grâce à Frédéric Elsig de l'Université. Je vous relate comment, chaque année, se tient ici un colloque sur une ville française à la Renaissance. C'était Dijon cette année. Cela sera Bourges l'an prochain. L'opération «Peindre en France au XVIe siècle» n'est pas terminée. L'actuelle exposition participe de ce projet scientifique, tout en l'illustrant. C'est une chose de parler des œuvres vues (parfois dans de mauvaises conditions) séparément. Cela en devient une autre de les retrouver mises les unes à côté des autres. Il sortira sans nul doute de nouvelles conclusions après «François Ier et l'art des Pays-Bas». Et sur ce, je conclus.

Pratique 

«François Ier et l'art des Pays-Bas», Louvre, Hall Napoléon, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 15 janvier. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, le mercredi et le vendredi jusqu'à 21h45.

Photo (RMN): Le "François Ier à cheval" de Jean Clouet, détail. Il s'agit là d'une grande miniature, aux détails infimes.

Prochaine chronique le samedi 4 novembre. "Un jour ils auront des peintres". La réédition d'un livre clef sur la préhistoire de l'art américain.

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