Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/ "Le jardin secret des Hansen" au Musée Jacquemart-André

Crédits: Collection Ordrupgaard/Musée Jacquemart-André, Paris, 2017

Un musée un tant soit peu habile apprend à se faire un public, puis à le satisfaire. C'est le cas du Jacquemart-André parisien, géré par Culturesespaces. Il s'y applique depuis l'ouverture sous le toit d'un lieu d'expositions temporaires, qui a peu à peu grignoté les combles. L'ancien directeur Nicolas Sainte-Fare Garnot s'était attelé à la tâche, en commençant par les tâtonnements d'usage. Pierre Curie (aucun rapport avec le co-découvreur du radium) continue sur sa lancée depuis 2015. Ce qui séduit le plus le public madérisé (pour ne pas dire caramélisé) se pressant dans cette institution privée, dotée d'un salon de thé réputé, reste l’impressionnisme et ses environs immédiats. Un art offrant finalement peu de rapports avec les goûts de Nelly Jacquemart. Cette dernière préférait de loin l'art de la Renaissance italienne ou les artistes du XVIIIe siècle français. 

Régulièrement, le musée importe ainsi des institutions cherchant à se faire connaître sur le plan international. La dernière en date vient du Danemark. Il s'agit de la Collection Ordrupgaard. Un ensemble peu connu, dans la mesure où il se cache dans une verte campagne. Les œuvres y occupent une maison des années 1910, complétée entre 2003 et 2005 par une adjonction, comme il se doit biscornue, de Zaha Hadid. Il s'agissait de donner par cette nouvelle aile un peu d'air à un rassemblement considérable. Paris n'offre, à titre d'exemple, qu'une seule toile nordique sur les quelque 500 exemples de cette production collectés par Wilhelm Hansen, qui formait le moteur du couple. Sa veuve Henny ne semble rien avoir acquis après la mort de son mari en 1936, Wilhelm lui-même ayant effectué son dernier achat en 1931. Un Degas.

La passion d'un assureur 

Mais qui sont ces gens? Né en 1868, Hansen a brillé dans les assurances, alors dans leur berceau. Il a créé au moins deux compagnies. Au cours de ses études, il avait fait la connaissance d'un homonyme peintre, Peter Hansen. Celui-ci sera bien plus tard à l'origine des sa vocation de collectionneur. Les débuts tourneront autour de la production nationale, très riche depuis l'époque romantique. Wilhelm a 48 ans quand il s'attaque à la peinture impressionniste française en 1916. Dans une Europe en pleine guerre, les acheteurs sont fatalement devenus rares. Cela dit, le choix de Renoir (qui mourra en 1919), de Degas (décédé en 1917) ou de Monet (disparu en 1926) ne présente alors plus rien d'audacieux. En 1916, même le fauvisme et le cubisme paraissent dépassés. On en arrive au futurisme, en attendant Dada. 

Le Danois achète beaucoup, et vite. L'essentiel de son fonds français (on peut aussi voir là à l'époque un choix politique anti-allemand) se constitue entre 1916 et 1918. Le collectionneur commence avec l'idée, très conceptuelle, d'acquérir douze tableaux de chaque peintre élu. En 1918, l'homme imagine de créer un consortium d'amateurs. Ce groupement paie des collections complètes, les ventile selon les goûts des membres et revend ce qui n'a plu à personne. Des pièces majeures nouvelles entrent ainsi dans sa maison d'Ordupgaard, au départ conçue pour les vacances d'été. En 1922, Hansen est victime de la faillite de la Danish Landmansbak, à laquelle il avait beaucoup emprunté. Il lui faut rembourser à toute vitesse. L'assureur tente d'abord de vendre sa collection en bloc à l'Etat, qui refuse une offre pourtant faite à bas prix. Il faut la démanteler en partie. Deux acheteurs musclés se présentent. Il y a, à Copenhague même, la pinacothèque Ny Carlsberg, qui repose sur l'argent de la bière. A Winterthour, Oskar Reinhart se déclare intéressé. Il lui achète dix-neuf toiles aujourd’hui accrochées à la ville Am Römerholz.

Dans le goût du temps 

Dès 1924, Hansen s'est refait non pas une beauté, mais une santé. Il recommence ses achats, mais au ralenti. Il possède déjà beaucoup. Il arrête donc en 1931. Cinq ans plus tard, l'homme meurt dans un accident de la circulation. Son fils adoptif disparaît peu après, à 33 ans. La veuve se terre dans la grande maison, qu'elle n'ouvre plus au public que sur demande, enfreignant ainsi les idées d'un mari avide de partage. Il est cependant clair que l'Etat héritera de tout, ce arrive effectivement au décès d'Henny en 1951. Notons qu'il en est un peu allé de même à Winterthour avec les Hahnloser. Hedy n'a pas non plus poursuivi après la mort d'Arthur en 1936. Si j'y pense, c'est parce qu'il y a à Ordrupgaard le même genre de grande salle pour les tableaux qu'à la Villa Flora. Elle se situe visiblement dans le goût du temps. Les Brown font bâtir à Baden une galerie fermée identique pour leurs impressionnistes. 

Le Musée Jacquemart-André se contente d'un florilège de la collection. Il va de Corot, qui semblait à Hansen l'amorce des temps nouveaux, pour se terminer avec un Matisse sage, mais beau, de 1909. Il y a là tous les noms connus, avec des pièces généralement de qualité. Monet se voir très bien représenté, notamment par un vaste paysage de jeunesse daté 1865, «La Pavé de Chailly». Les Gauguin se révèlent presque tous magnifiques, à commencer par les «Arbres bleus», brossé à Arles en 1888, et le très étrange portrait, réalisé lui à Tahiti, de Vaïte Goupil. Une adolescente hiératique et livide sur fond de décorations exotiques. Il y a aussi les Sisley ou les Pissarro, plus convenus. Il faut bien le dire. Dans le décor de pâtisserie à l'ancienne conçu pour les mettre en valeur (j'ai toutefois aimé les murs bleu Nattier associés à une moquette vert tilleul), bien des tableaux paraissent comme usés. Fatigués. Vieillis. C'est comme si l'on avait déjà vu trop de leurs semblables. L'émerveillement a disparu. L'ennui vient à la longue de l'uniformité.

Pratique 

«Le jardin secret des Hansen», Musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 22 janvier. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Nocturne le lundi jusqu'à 20h30.

Photo (Collection Ordrupgaard): L'un de Corot. le peintre marquait pour Wilhelm Hansen le début des temps nouveaux.

Prochaine chronique le mardi 15 novembre. Fine Arts Paris. Une nouvelle foire d'art pour la capitale. Je vous raconte.

 

 

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