Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Grand Palais invite aux "Jardins". Une réussite bourgeonnante

Crédits: Scala Florence, RMN, Paris

Ce sont des morceaux de nature, certes, mais sérieusement apprivoisée. Les «Jardins», auxquels le Grand Palais consacre sa nouvelle grande exposition, ont en général quelque chose de trop peigné. De trop entretenu. De trop bichonné. Autrement, ils se voient jugés «à l'abandon». Le comble, bien sûr, reste atteint par le parc «à la française», tout en géométrie et en symétrie. Il marque le triomphe (provisoire, car tout reste toujours à refaire) de l'homme sur les éléments. 

Quelle une bonne idée que de vouer les galeries du Grand Palais aux splendeurs végétales! Même si le XIXe siècle a adoré les serres et le jardin d'intérieur, il s'agit là d'un thème peu visité par les salles de musées. Il suscite pourtant une réelle passion, en France comme ailleurs. Il suffit de hanter les librairies. Le rayon jardinage s'y révèle presque aussi développé que celui consacré à la cuisine. Il s'agit pourtant là d'une littérature de rêve. Si tout le monde mange, rares demeurent les gens à posséder un coin de verdure, surtout dans un univers aussi citadin que le nôtre.

Complément à Metz 

C'est Laurent Le Bon, ancien directeur de Pompidou Metz et actuel tête du Musée Picasso, qui a conçu ce que ce parcours. Coïncidence? Son ancien port d'attache, à Metz, consacre simultanément une autre exposition au même sujet, «Jardin infini, de Giverny à l'Amazonie». Une manière planétaire d'élargir le thème. A Paris, celui-ci ce concentre en effet sur le petit, voire le minuscule. Avec les questions que cela pose. Quelques fleurs, même photographiées par Karl Blossfeldt, un arbre, revu certes pour l'occasion par Giuseppe Penone, cela suffit-il pour faire un jardin? Il me semble manquer là l'intention humaine aboutissant à une création. 

L'ouverture de l'exposition donne une idée de ce qui viendra ensuite. Le visiteur se trouve devant une fresque pompéienne, peinte en un temps où la flore restait pauvre en Europe. A côté brille une Madone, représentée en 1503 par Albert Dürer dans le jardinet fermé symbolisant sa virginité. Tout près de là, des créations contemporaines, dont certaines ont été commandées pour l'occasion à des artistes aussi officiels que l'inévitable Jean-Michel Othoniel (1). Les époques vont visiblement se mêler dans ce qui s'annonce comme des thèmes et variations, avec focalisations sur l'herbier, le jardinage ou tout simplement la terre (avec une extraordinaire installation comprenant 400 petits tas multicolores prélevés par Koichi Kurita le long de la Loire). Des œuvres majeures rythmeront de même un parcours laissant une large place à l'apparemment insignifiant, comme un ensemble d'arrosoirs anciens.

Au gré du visiteur 

Bien que calculé en fonction de l'espace, sur deux étages du Grand Palais, l'itinéraire se fait un peu au gré de chacun. C'est vraiment une promenade, comme en forêt. Certaines sections attirent le regard. D'autres moins. L'étiquetage a parfois de quoi rendre curieux. Ou alors furieux. Il faut beaucoup chercher certains cartels, notamment dans la grande galerie consacrée au jardin à la française, puis à l'anglaise, de Versailles à Marly en passant par Méréville ou Chanteloup. Il y a aussi ceux qui sont venus pour le sujet générique et ceux désirant voir certaines œuvres. André le Nôtre ou le plus contemporain Gilles Clément n'intéressent pas les mêmes amateurs que ceux venus découvrir "pour de vrai" quatre aquarelles de Dürer venues de l'Albertina de Vienne. Des merveilles, avant tout connues par la reproduction. Il y a ici le bouquet de violettes comme l'ancolie. Ce n'est pas souvent non plus qu'on contemple l'immense «La fête à Saint-Cloud» de Fragonard, propriété de la Banque de France. 

Il faut dire que Laurent le Bon, très inspiré, tape tout azimut. Il sort de l'oubli un grand tableau académique comme «Le vieux jardinier» d'Emile Claus (1885). Il projette «L'arroseur arrosé», l'une des premières bandes des frètes Lumière, tournée en 1895. Il tire avec précaution d'une bibliothèque l'herbier de Jean-Jacques Rousseau. Il propose des tableaux bien terreux du Jean Dubuffet de la bonne époque, celle d'avant 1960. Il aligne une série de photos des années 1910 d'Eugène Atget, histoire de susciter la réflexion. Le parc de Sceaux, si brillant aux XVIIe et XVIIIe siècles, se trouvait alors à l'abandon. Menacé de mort. Il ne l'est plus, les parterres à la française venant même de se voir reconstitués. Un jardin naît, vit, meurt et peut renaître.

Plusieurs visites sont nécessaires

Bref. On l'aura compris. Cette manifestation bourgeonnante à tous les sens du terme ne saurait s'épuiser en une seule visite. Comme un vrai jardin, elle exige une forme d'habitation. On y trouve à chaque fois quelque chose de neuf, ou plutôt d'inédit pour l’œil. Je n'avais pas remarqué la première fois les scènes reprises de «Meurtre dans un jardin anglais» de Peter Greenaway. La présence du livre ouvert du «Songe de Polyphile», à la base intellectuelle du jardin italien, m'avait échappé. Il y avait alors trop de monde devant les «Acanthes» en papiers découpés de Matisse, prêté par la Fondation Beyeler comme face aux bijoux floraux de Cartier ou de Van Cleef & Arpels. Je n'avais pas prêté attention aux fleurs perlées pour couronnes de cimetières. Et il me reste sans doute beaucoup à découvrir... 

(1) Une sorte de source en verre, posée dans une grotte taillée dans un mur provisoire. Le bruit fait penser à une pissotière.

Pratique

«Jardins» , Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 24 juillet. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr (difficile de trouver les renseignements pratiques). Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 22h. L'exposition de Pompidou Metz dure jusqu'au 28 août.

Photo (Scala, Florence/RMN, Paris): La fresque romaine, découverte à Pompéi, qui ouvre l'exposition "Jardins".

Prochaine chronique le mercredi 12 avril. Dessin français. Jeffrey Horvitz montre sa collection à Paris, Louis-Antoine Prat la sienne à Venise.

 

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