Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Centre Pompidou et l'art russe des années 1950 à 2000, "Kollektsia!"

Crédits: Vladimir Yankhilovsky

Depuis quelques mois, le Centre Pompidou a transformé l'étage voué aux collections contemporaines (le quatrième) en lieu d'expositions. Il faut dire que les deux manifestations se partageant l'espace sont liées à l'enrichissement du fonds. Thea Westreich Wagner et Ethan Wagner ne destinent pas moins de 350 œuvres à Beaubourg. Une donation déjà effective pour 67 d'entre elles. Le reste de cet ensemble finira au Whitney Museum of American Art de New York. Le don Wagner, que le musée présente comme l'un des tout grands apports au fonds après celui des époux Leiris, de Daniel Cordier ou des Guerlain, concerne l'Amérique des années 1990-2010. 

Presque aussi vaste, l'autre lot s'intitule «Kollektsia!» Un mot russe rappelant celui d'«intelligentsia». Il y a là 250 pièces créées en URSS, puis en Russie, entre 1950 et 2000. Il s'agit d'une collection d'historique, avec ce que cela suppose. Les 65 créateurs représentés ne se trouvent pas forcément là pour leur talent ou leur créativité. Plusieurs le sont pour leur représentativité. Il s'agit de montrer une photographie de la production soviétique à un moment difficile. N'oublions pas qu'après l'éclat des années 1910 et l'épanouissement de la décennie suivante, les avant-gardes s'étaient retrouvées mises au placard par Staline entre 1929 et 1934. Il serait s'agit selon lui d'esthétisme vain et bien entendu contre-révolutionnaire. Les dictatures manifestent presque toutes un goût de petit-bourgeois grandiloquent. Il leur faut une figuration héroïque qu'on soit au Kremlin, à Pékin chez Mao ou dans le Berlin d'Hitler.

L'exposiiton bulldozer 

Une date peut se voir considérée ici comme charnière. C'est le 15 septembre 1974. Ce jour-là, une exposition «sauvage», dans la mesure où les artistes non-conformistes ne disposaient pas d'autre lieux que la rue, a été balayée à coups de bulldozer à Moscou. Destruction totale des pièces présentées. Un scandale en Occident. La liberté d'expression était atteinte. Je m'en souviens pour avoir écrit sur le sujet l'un de mes premiers articles dans la «Tribune de Genève». Les intellectuels russes ont parlé par la suite d'un d'art d'avant, ou d'après, "l'épisode bulldozer". 

Il s'agit bien, rétrospectivement, d'un mi-parcours. Le départ avait été amorcé au moment du «dégel» annoncé par Nikita Khrouchtchev à la fin des années 1950. Cette mini tolérance avait peu concerné les arts plastiques. Si des expositions américaine (1959) ou française (1961) se virent acceptées par le jeu de la diplomatie, le nouveau maître de l'URSS resta impitoyable pour ses concitoyens. Fermeture de la salle «non conformiste» dans une exposition du Manège en 1962. "Kollektsia" montre les films d'actualité, où des officiels parlent de sa laideur et de sa saleté. Le «réalisme socialiste», où rien n'est bien sûr réaliste, demeura le dogme.

Sots Art et Conceptualisme moscovite 

Le redémarrage après 62 se révéla très dur. Il se situe en partie dans la clandestinité. Il y eut des périodes un peu plus libérales que d'autres, avec le pic de répression des bulldozers. Mais pas d'expositions. Pas de collectionneurs déclarés. L'intérêt, tout de même, de certains amateurs étrangers, ce qui n'allait pas manquer, par ricochet, de mettre les artistes aimés des Occidentaux en danger. Deux mouvements se détachaient, le «Sots Art» et le «Conceptualisme moscovite». Simultanés, ils n'entraient pas en opposition. Les commissaires de Beaubourg, Olga Sviblova et Nicolas Liucci-Goutnikov, parlent de «perméabilité». Tandis que le «Sots Art» du duo Komar et Melanid utilise dès 1972 le langage pop afin de détourner les codes de la propagande, le texte conceptualiste «acquérant une dimension existentielle, témoigne de l'absurdité du quotidien.»

Dans les années 1980, la perestroïka s'annonce, avec des coups de froid par-ci, par-là. Il y a enfin des accrochages possibles. Sotheby's organise sa première vente aux enchères sur place en 1988. On parle beaucoup de gens comme Ilya Kabakov, Oleg Kulik ou Erik Bulatov. Les squats d'artistes se multiplient à Moscou. Presque autant qu'à Berlin. Une certaine porosité finit par brouiller les normes. On ne sait plus trop ce qui relève d'un art officiel un peu libéral et ce qui appartient à la «dissidence», mot utilisé à tout bout de champ à l'époque. «L'art contemporain s'institutionnalise en Russie et intègre peu à peu la culture nationale», écrivent les commissaires de «Kollektsia!». La chute de Mur, fin 1989, entraîne à terme la dissolution de l'URSS. L'exposition s'arrête un peu là, même si elle se poursuit théoriquement jusqu'en 2000. Une date symbolique. 

Aux murs de Pompidou, il y a de tout. Certaines œuvres frappent. La presse, qui a peu reflété cette exposition (1), utilise souvent la photo de «La Cène», où Andrei Filipov remplace les couverts, sur une nappe rouge, par des faucilles et des marteaux posées de chaque côté des assiettes. Certains créateurs se voient représentés par des pièces isolées. La plupart le sont par des ensembles, avec un bonne (et nécessaire) étiquette biographique. C'est le cas de Vladimir Nemukhine comme d'Oskar Rabin ou d'Eduard Steinberg. A part ça, peu d'efforts de mise en scène. «Kollektsia» doit se mériter. Il est permis de le regretter. Le visiteurs moyen doit déjà découvrir tant de noms nouveaux pour lui...

L'apport d'un oligarque 

Le plus étrange de la manifestation reste cependant son origine. Il s'agit d'un don de la Vladimir Potanin Foundation. Vous ne connaissez peut-être pas Potanin. Disons, pour rester court, que l'homme, né en 1961, passe pour le plus riche de tous les Russes (environ 15 milliards de dollars). C'est le fondateur d'Interros. On parle parfois de lui pour ses démêlés avec son associé (ou ex-associé) Mikhail Prokhorov. Ce don tient toutefois du conglomérat. Il comporte des pièces confiées à la fondation par divers artistes ou collectionneurs particuliers. Pourquoi Beaubourg? Parce qu'il s'agit d'un des plus gros fonds d'art du XXe siècle, bien sûr. Parce que la maison a ouvert avec la légendaire exposition «Paris-Moscou» en 1977. Parce que Potanin, francophile, passe régulièrement de luxueuses vacances à Courchevel. 

Il est cependant permis de se demander si l'oligarque ne fait pas là acte de prudence. Avec tout ce qui se passe en Russie aujourd'hui, avec ces lois allant vers l'installation d'une nouvelle chape de plomb morale, on ne sait jamais. Il suffirait sans doute qu'une ou deux pièces heurtent les convenances sexuelles ou choquent l'Eglise orthodoxe pour que des choses disparaissent. Piteusement annoncée par Beaubourg (aucun calicot sur la façade) , «Kollekstia» tient de la mise en sécurité comme de la diffusion de la culture russe. Mais cela, évidemment doit rester entre nous... 

(1) «Le Figaro» a publié son article le 1er février, alors que la manifestation a ouvert le 14 septembre... Ailleurs, je n'ai presque rien vu.

Pratique

«Kollektsia!», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 27 mars. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h.  

Photo (Centre Pompidou): Une oeuvre de Vladimir Yankilovsky. Un des nombreux noms inconnus à retenir.

Prochaine chronique le dimanche 5 février. Archéologies en péril.

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