Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La France de Richard Avedon renaît à la Bibliothèque nationale

Crédits: Richard Avedon/Foundation Richard Avedon

C'est un classique. L'un des rares photographes faisant l'unanimité de la critique et du public, avec son contemporain Irving Penn (1917-2009). L'Américain Richard Avedon (1923-2004) se retrouve pour quelques jours encore à la Bibliothèque nationale de France. Sur le site François-Mitterrand, triplement hélas... D'une part c'est loin. De l'autre c'est moche (1). Et en plus, il y a foule. Les étudiants venus consulter des livres et les simples visiteurs font la même file indienne avant d'arriver, après un escalier en plein air un rien casse-gueule, au contrôle Vigipirate renforcé. Je vous laisse deviner le résultat. Il tient de l'ascèse. De l'ordalie. 

Je sais que j'aurais dû parler de cette manifestation avant. J'ai pleinement conscience de me comporter avec la même inconscience que «Le Monde» en attendant les dernier jours pour publier ma prose. J'ai cependant attendu sans scrupule(s) les vacances scolaires pour me décider. Il y a pour cela de bonnes raisons. D'abord, «La France d'Avedon» s'est vue largement médiatisée par la presse. La RATP s'en est aussi mêlée. Quand le métro aime, il montre, et ce d'autant plus que la chose lui garnit des murs un peu désertés par la publicité commerciale. La station Hôtel-de-Ville, par exemple, se voit tapissée de photos d'Avedon. Liz Taylor, Coco Chanel, John Ford & Co dans leur splendeur noire et blanche. Difficile de faire plus voyant!

Premier voyage à 23 ans 

La relation d'Avedon avec la France, qui fait officiellement le sujet de l'exposition actuelle, montée par Robert M. Rubin et Marianne Le Gaillard, commence tôt. L'homme n'a même pas 24 ans quand Carmel Snow, la légendaire rédactrice en chef d'«Harper' Bazaar», le prend dans ses bagages pour suivre les collections françaises de haute couture de 1947. Un retour qui possède une valeur de manifeste. La présence d'Américains à Paris n'avait rien d'évident après la guerre. New York avait tenté de prendre sa place avec des créatrices comme Valentina ou Claire McCardell. Dior, dont les débuts sont précisément de février 47, ne pouvait pas mieux tomber.

L'idée d'Avedon était de montrer la mode autrement, à l'intention des Américaines. Il fit descendre ses mannequins dans la rue pour les promener aux Halles, place de la Concorde ou à Belleville. Tant pis si le clochard croisé par Renée, habillée et chapeautée à mort, est en réalité le célèbre peintre Christian Bérard. Il s'agissait de faire couleur locale, en chargeant si j'ose dire le tableau. Le photographe n'avait pas l'ambition ethnographique de Penn faisant défiler dans un studio improvisé les derniers représentants des petits métiers ancestraux de la capitale. Il continuera du reste à montrer un univers plus parisien que nature durant les années 1950. Le chant du cygne du genre sera, en 1959, «Paris Pursuit», toujours pour «Harper's». Une sorte de roman-photo interprété par Audrey Hepburn, son mari d'alors Mel Ferrer et Buster Keaton. La ville se modernise alors à toute vitesse. Paris ne sera plus vraiment le Paris de la photo «humaniste» de Doisneau ou d'Izis, utilisée par Avedon comme une simple toile de fond.

Rencontre avec Lartigue 

La relation n'est cependant pas rompue. Elle reprend de manière inattendue à New York en 1963. C'est là qu'Avedon découvre la première exposition «ever» de Jacques-Henri Lartigue (1894-1986) . Elle se limite aux images prises avant 1914, alors que l'artiste avait parfois moins de dix ans. C'est selon l’Américain «comme lire Proust la première fois.» Il se fera l'éditeur, par un travail de plusieurs années, de «Diary of a Century», basé sur les albums de Lartigue. Le livre paraît en 1970. Puis vient dès 1988 l'aventure d'«Egoïste». Il s'agit d'un journal de super-luxe, sans périodicité, conçu par Nicole Wisniak. Une dame exigeant de ses publicitaires de se conformer au style de la revue. Succédant à Helmut Newton, Avedon restera jusqu'à sa mort en 2004 son photographe officiel. La Française pouvait plus mal tomber. On se rappelle Gérard Depardieu en «Penseur» poids lourd selon Rodin ou d'une Sœur Emmanuelle hilare en couverture. 

L'exposition se base sur ces diverses expériences, toutes en noir et blanc. La couleur se voit réservée à la rotonde, d'où partent quelques salles. Elle se rattache au film «Funny Face» de 1957 (2) interprété par Audrey Hepburn en mannequin. Le photographe selon Hollywood s'inspire du personnage d'Avedon. Il est devenu dansant, puisqu'il s'agit de Fred Astaire. Kay Thompson incarne, elle, une Carmel Snow qui ne serait pas alcoolique, comme son modèle. Le film a été tourné en partie à Paris. Un Paris de postales, pris entre l'Opéra, Versailles et les existentialistes des caves de Saint-Germain-des-Prés. C'est de l'Avedon sans Avedon, ou presque. Un espace se voit ensuite consacré à «Paris Pursuit». Un autre à «Diary of a Century». Le dernier à «Egoïste», qui sort une fois en moyenne tous les deux ans depuis 2004. La dernière édition a paru en 2015.

Une exposition peu réussie

Avec autant de cerises, on pourrait s'attendre à un gâteau succulent. Eh bien non! La pâte n'a pas pris. Elle n'a pas levé non plus. Les commissaires ont mal cerné le sujet. Si l'on veut bien admettre une Catherine Deneuve portraiturée à Los Angeles, que font ici les membres de la Factory d'Andy Warhol photographiés à New York? Ou James Baldwin montré à Harlem? Mystère. Il manque aussi parfois l'information. Avedon a documenté le «Bal Volpi», avec des images qui remplissent plusieurs murs. Où a-t-il eu lieu? Quand? (3). Enfin, pourquoi cet accrochage en nuages, avec des images parfois trop grandes? Fallait-il vraiment faire éclater le portrait de Loulou de La Falaise, la muse de Saint Laurent sur plusieurs mètres? Idem pour les enfants Picasso. 

Tout cela finit par créer une insatisfaction. La bonne disposition du départ a fait place à l'irritation. C'est à côté. Une occasion ratée, et je ne suis pas le seul à dire. Alors, à quand une vraie, bonne exposition Richard Avedon à Paris?

(1) Désolé, mais je n'arrive pas à supporter l'architecture de Dominique Perrault.
(2) Il était signé par Stanley Donen, encore auréolé du succès de "Chantons sous la pluie".
(3) J'ai retrouvé la date, 1991.

Pratique

«La France d'Avedon, Vieux Monde, New Look», Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, quai François-Mauriac, Paris, jusqu'au 26 février. Tél. 00331 53 79 82 10, site www.bnf.fr Ouvert du mardi au samedi de 10h à 19h, le dimanche de 13h à 19h. 

Photo (Richard Avedon, copyright Foundation Richard Avedon): L'une des images de la «poursuite» imaginée en 1959 par le photographe avec Audrey Hepburn.

Un autre article suit. Il concerne l'exposition du photographe Eli Lotar à Paris.

Prochaine chronique le vendredi 17 février. Une esthétique de vie? Eric Bouhier a sorti un énorme «Dictionnaire amoureux de San-Antonio » chez Plon.

 

 

 

 

 

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