Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Fondation Vuitton montre un MoMA politiquement correct

Crédits: Fondation Louis Vuitton

C'est une histoire extraordinaire. Elle commence au milieu des années 1920. En 1924 meurt le collectionneur d'art moderne John Quinn. Un pionnier. Tout ce qu'il avait rassemblé se retrouve dispersé à Paris en 1926, puis à New York en 1927. Cet émiettement choque au moins trois personnes pesant lourd dans la société américaine. Comment peut-on sensibiliser le public à la création contemporaine et à sa conservation? Lizzie Bliss et Mary Sullivan se posent encore la question quand elles font une croisière en Egypte, où se trouve aussi Abby Rockefeller. On se croirait dans «Mort sur le Nil» d'Agatha Christie, mais c'est tout autre chose qui va arriver. Le trio pense à un lieu qui accueillerait leurs collections personnelles. Le Museum of Modern Art est né. Il ouvre modestement dans des locaux de location en 1929, l'année de la Crise. 

Il faut à ces femmes en profonde rupture avec leur milieu d'origine (des Républicains bon teint) de l'énergie. L'argent, elles l'ont déjà. Comme président, Lizzie, Abby et Mary choisissent Coger Goodyear, un homme d'affaires qui vient de se voir exclu d'un comité muséal pour avoir eu le toupet d'acheter un Picasso rose. Pour le conseil d'administration, ce dernier propose Paul Sachs. Il est Juif. «Sans importance». Sachs se permet alors de suggérer en tant que directeur son plus brillant élève, Alfred Barr. Mais il n'a que 27 ans. «On prend.» Dès 1930, le MoMA expose Matisse ou Klee. En 1931, Lizzie Bliss, qui avait été derrière le fameux Armory Show de 1913, s'éteint. C'est le premier legs. «Mais vous pouvez vendre certains de mes tableaux pour améliorer la collection.»

Domaines pionniers

Cette affaire légendaire aurait pu, aurait même dû, former le socle de l'actuelle exposition «Etre moderne» de la Fondation Vuitton de Paris. Cette dernière entendait renouveler le succès de la présentation en France des tableaux Chtchoukine. Le musée privé a donc obtenu le prêt de nombreux chefs-d’œuvre permettant de suivre la trajectoire du MoMA jusqu'en 2017. La commissaire Suzanne Pagé s'est apparemment refusée à un récit de départ aussi anecdotique. L'immense salle du sous-sol dévolue à la chronologie reste du coup d'un épais ennui. Le visiteur y apprend pourtant des choses. Le MoMA a été précoce en accueillant le cinéma en 1935, ce qui n'a pas empêché la perte de presque tout le muet américain. Son catalogue numérique a été entrepris dès 1971, ce qui en fait un précurseur. Reste qu'il faut aller à la pêche aux informations sur les murs. Parmi celles-ci ne figurent bien sûr pas les rapports avec le CIA qui alimentent une bonne partie de la notice MoMa sur Wikipedia...

Le MoMA s'est en apparence montré très généreux dans ses envois. Le sous-sol propose une pluie de chefs-d’œuvre allant de Cézanne à Picasso en passant par Pollock. Le tout au milieu d'extraits du premier Mickey et d'affiches de la Guerre d'Espagne. La communication entière, ou presque, est faite sur cette partie de l'exposition. La suite se révèle plus ardue pour arriver enfin en 2017. Le visiteur sent que tout s'est vu pondéré par des considérations sociales. Il a fallu faire une large place aux femmes. Aux Noirs. Aux Hispano-américains. Une plus petite pour les artistes handicapés physiques. Tout ça sent le politiquement correct à plein nez. Personne ne pourra protester. On se dit que les musées marchent aujourd'hui sur des œufs. A vrai dire, la chose n'a rien de nouveau à New York. Les «Irascibles» s'étaient déjà plaint du peu de place réservés aux Américain pour une exposition du Metropolitan Museum of Art en 1950.

En phase avec l'actualité

Commencé en phase avec le public plutôt traditionnel visitant la Fondation Vuitton, le parcours perd définitivement ses visiteurs à la fin. Il le fait au propre, dans la mesure où les espaces se révèlent fort mal conçus dans la sculpture de verre imaginée par l'archistar Frank Gehry. Il le fait aussi au figuré. Voué au XXIe siècle, le lieu ultime les égare quelque part entre le numérique et l'analogique. Mais sans doute est-ce là le besoin de toujours rester au plus près de l'actualité. Il s'agit de la vocation première du MoMA. Après tout, le Pollock de 1943 a été acheté en 1944 et le Rothko de 1953 donné en 1957 par l'architecte Philip Johnson, l'un des grands mécènes de cette institution bien entendu resté privée. 

Reste que le triomphe public n'a cette fois pas lieu. Beaucoup de Français connaissent déjà le MoMA. Le bouche à oreille demeure mitigé. Le grand succès de la maison restera pour 2017-2018 le Dior du Musée des arts décoratifs, mis en scène pour la bagatelle de 8 millions d'euros. La chose n'a rien de bien grave. La Fondation nourrit d'autres projets. Après Chtchoukine, ce sera Morozov, l'autre grand collectionneur spolié par les Soviétiques. Triomphe assuré. Il est vrai qu'il faudra un peu patienter. L'exposition a été annoncée... pour 2010.

Pratique

«Etre moderne, Le MoMA à Paris», Fondation Louis Vuitton, 8, avenue du Mahatma-Gandhi, Paris, jusqu'au 5 mars 2018. tél. 00331 40 69 96 00, site www.fondationlouisvuitton.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 20h, les vendredis et samedis jusqu'à 21h.

Photo (Fondation Louis Vuitton): Le MoMA se devait d'avoir son Klimt. Il l'a acheté très tôt.

Prochaine chronique le mercredi 20 décembre. Gurlitt à Berne. l'exposition qui sent le soufre.

 

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