Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Biennale côté vernissage. Comment c'était le 10 septembre?

Crédits: AFP

Il faut du temps pour se remettre d'un désastre. Regardez Hillary Clinton! La Biennale des Antiquaires s'était terminée en septembre 2016 sur une catastrophe au Grand Palais. Les visiteurs ne se montaient plus à 75 000, comme d'habitude, mais à 30 000. Les grands joailliers n'y avaient pas brillé par leurs diamants, mais par leur absence. Bref, il fallait faire face à un lourd déficit moral et financier. Le syndicat national des Antiquaires (SNA) s'était habitué, en pressurant les exposants, à un bénéfice d'1,2 à 1,4 million d'euros de bénéfices. Il avait cette fois un trou de 2,3 millions dans sa caisse. 

Il convenait donc de frapper un grand coup. L'édition 2016 avait en plus été marquée par des intrigues de sérail. Mauvais pour l'image. L'année avait en plus connu l'affaire des faux meubles de Versailles et celle de tableaux douteux ont aurait notamment été victime le prince de Liechtenstein. Bref, il fallait une nouvelle tête. C'est aujourd'hui celle du jeune Ary Jan. Un homme vendant une peinture XIXe que je trouve personnellement horrible. Une nouvelle périodicité s'imposait aussi. Toutes les années, mais en gardant le nom de Biennale ce qui fait tout de même bizarre. Un salon du coup plus court. On garderait en revanche le même endroit, jugé par le SNA comme un «plus». Il faut dire que venir ici coûte la peau des fesses à un marchand. En 2016, le prix était d'environ 1600 euros le mètre carré. Infiniment plus qu'à Maastricht (la TEFAF), où le vent souffle pourtant en poupe et non comme ici en proue.

Sous et sur-communication 

Passées ces nouvelles, les amateurs n'ont plus rien entendu. Pas le moindre bruit de coulisses, tandis que les candidats exposants se tâtaient le porte-monnaie, quand ils n'allaient pas regarder ailleurs. La Biennale sous-communiquait, tandis que la TEFAF ouvrait deux succursales remarquées à New York, histoire de rattraper les grands clients américains effrayés par l'Europe. Rien donc jusqu'à la fin août. C'est le moment où la manifestation s'est mise à sur-communiquer. Dans le désordre, bien sûr. Il faut dire qu'elle n'avait peut-être pas choisi l'attachée de presse idoine, même si c'est la plus recherchée de la capitale. La preuve! Les journalistes ont su samedi par un courriel à 22 heures quand aurait lieu leur visite, agendée le lundi matin suivant. De quoi les mettre de bonne humeur. 

J'avais pris mes précautions. Un marchand ami, ou du moins de connaissance, m'avait fait parvenir le super carton d'invitation. Oh, ce n'était pas la «preview» du 9 septembre, suivie d'un dîner Potel et Chabot. Chaque entrée coûtait alors 800 euros. Il s'agissait du vernissage le 10, plus modestement vendu 200 euros par tête de pipe à ce que j'ai cru comprendre aux exposants. Je pouvais donc entrer avec mon bristol sur lequel mon nom figurait en lettres dorées (l'or, c'est bon pour l'ego) sous la verrière du Grand Palais, où se présentent jusqu'au 17 septembre 93 participants. Trente-deux de moins qu'en 2016. Le tiers de Maastricht, où ils sont 275. Une liste très française. On reste loin de l'internationalisme de la FIAC ou de Paris Photo au même endroit...

Aménagement sobre 

Je m'attendais à la foule à l'entrée. Pas du tout! Il faut dire que l'horaire se montrait large: "De 11 heures à 22 heures". Sous la coupole, l'assistance se révélait elle aussi mesurée. Comme tout le monde se connaissait (ou presque) et que les gens restaient longtemps vu que papoter prend des plombes, je me suis dit que nous étions finalement assez peu. Le décor de Nathalie Crinière se voyait sans peine. La scénographe a en partie réutilisé son matériel de 2016, avec un sorte de forum central très laid, plein de miroirs donnant au moins des effets de foule. Le buffet restait tout aussi sobre. Du champagne par petits doigts. Quasi rien à manger, mais j'avais pensé à faire le plein avant d'entrer. 

La sobriété de l'aménagement possède au moins le mérite de mettre le contenu des stands en valeur. Elle souligne aussi les absences. Les grands joailliers ne sont pas revenus. Les bijoutiers présents me semblent des étoiles mineures. Les grands de l'Art Déco se sont abstenus. Pas de Bob et Cheska Vallois, qui snobaient tout le monde avec des présentations où rien n'était à vendre! Il y a juste Gastou, Downtown ou Giraud. Peu de meubles du XVIIIe. Il faut dire qu'Aaron et Kraemer restent en pénitence après les scandales des meubles falsifiés, ce qui ne m'a pas empêché de voir Bill Pallot, qui sort tout de même de prison, se promener dans les allées comme de rien n'était. Une Chine peu présente sans Christian Deydier (président évincé après un coup d'Etat) ou Gisèle Croës. Assez peu de tableaux anciens, finalement. Il faut dire qu'il vient d'y avoir en juin Paris Tableaux Bruxelles (un désastre commercial) et que s'annonce en novembre le tout aussi nouveau Paris Fine Arts, dont la création ne me semblait pas s'imposer.

Le tribal est aussi là 

Alors? Que voir? De la peinture moderne, évidemment, mais sans les poids lourds anglo-saxons, Pace ou Marlborough. On reste ici plutôt au milieu des toiles rassurantes de Hans Hartung, de Veira da Silva, de Georges Mathieu (si si, il est rentré en grâce!) ou même de Bernard Buffet. Il y a également des montres, et je me fais tirer de force vers son stand par une Viviane Jutheau de Witt plus rousse que jamais. Elle veut me montrer les produits de son usine de Meyrin. Quelques livres, mais sans un participant du calibre d'Herbibert Tenschert. La qualité est présente, certes, mais on reste presque toujours dans le second choix. Curieusement, il se trouve ici des gens de l'art tribal, alors que le Parcours des mondes ouvre deux jours plus tard. Avec eux aussi comme participants, du reste. La Biennale passait naguère pour attirer des clients riches «que l'on ne voyait nulle part ailleurs.» Mais c'est bien fini. J'en viens à me demander s'il n'a pas fallu boucher des trous (1). 

Bien sûr, tout a été fait pour rassurer le chaland. Un «vetting» impitoyable, mené par une horde d'experts en présence des galeristes, ce qui a fait grincer pas mal de dents. Certains stands ont subi une véritable mise à sac. Il ne fallait aucun doute, même si d'aucuns prétendent qu'il aurait parfois convenu se montrer plus sévère. Et les bonnes langues de se mettre en train... N'empêche qu'un pavillon au moins n'a pas survécu au passage du comité. Il se cache dans une allée, voilé de noir comme une veuve palestinienne. Le nom a été arraché. Il suffit néanmoins de consulter le catalogue pour découvrir qu'il s'agit de Lumières, une maison spécialisée dans le lustre ancien.

Peu de gens de musée français 

Voilà. Tandis que je croise nombre de têtes connues, mais fort peu de conservateurs de musée français venus se montrer, ce qui est un tort (Olivia Voisin d'Orléans a pris l'option contraire avec une robe de cocktail couleur corail), je dresse mon premier bilan. L'archéologie s'en sort bien, même si les Genevois de Phoenix Ancient Art ne sont eux aussi pas là après la petite histoire du sarcophage rendu à la Turquie. Et je ne dis pas cela pour remercier Sycomore, de Genève aussi, à qui je dois mon carton. Je ne me promène pas avec n'importe quelle invitation. Je peux donc affirmer la main sur le cœur que le stand, très sombre, met remarquablement en valeur les pièces égyptiennes ou romaines. Et cela marche! Jean-Louis Domercq a vendu sous mes yeux une idole préhistorique en terre cuite que j'aurais bien mise dans mon salon. Il faut dire que chez lui on risque peu de se tromper! 

Qui d'autre tire son épingle du jeu? Je vous ai déjà donné ma sélection mercredi. Je dois préciser que certains marchands vont partout, vu la léthargie actuelle de la vie de galerie (2). D'autres tâtent le terrain. C'est le cas de Michel Descours, de Lyon, qui est là avant de se rendre le 21 septembre à Florence (3), puis d'aller dans deux mois à Paris Fine arts. Il se demande quelles foires lui conviennent. Un jeu coûteux dans une maison comptant tout de même douze employés, dont certains travaillent dans des librairies d'art relevant du mécénat. Les grandes maisons multiplient ainsi les frais. L'une d'elles, anglo-saxonne, se sent du coup obligée de faire d'énormes «culbutes». Et-il bien raisonnable, à l'heure où Artnet et Artprice sur la Toile disent tout à tout le monde, de proposer un Caillebotte nouvellement acquis en vente publique 700 000 euros à trois millions?

Exposer chez soi 

Dans les allées, en allant rendre visite à divers marchands de Jacques Leegenhoek, qui a de la bonne peinture ancienne du genre pas facile, à Alexis Bordes, qui possède le sens des relations, je remarque aussi des "absents". Je m'explique. Il y a, se promenant en touristes, ceux qui ont décidé de ne pas venir et d'organiser à la place des expositions chez eux. Les frères Kugel ont donné le branle, il y a bien des années, dans leur somptueux hôtel particulier en front de Seine. C'est devenu une mode. Demain lundi 11 septembre, je me retrouverai ainsi chez Franck Baulme, quai Voltaire. Et comme me l'explique ce dernier, le fait de ne plus se ruiner en frais de location lui permettra de nourrir correctement ses hôtes. Ils auront en plus des tableaux des XVIIe et XVIIIe à dévorer des yeux. Entre amis. Que demander de plus?

P.S. ajouté le 21  septembre. La Biennale a accueilli au final, invités compris, 32 678 visiteurs. C'est moyen-moyen. Le communiqué de prese ne tarit en revanche pas sur les ventes effectuées, dont un Soulages à 2 millions d'euros (prix annoncé", ce qui laisse entendre un rabais) à 2 millions d'euro chez Opera. Le Christ géant en ivoire, dont je vous ai parlé, est parti à 600 000 euros chez son marchand portugais.

(1) Anthony Meyer (dont je remarque les superbes bretelles violettes) fait cependant toutes les foires de Londres à Maastricht avec de l'art océanien ou Eskimo. Une bonne dizaine par an.

(2) En 1956, date de sa création, la Biennale des Antiquaires était unique. Il y aurait actuellement 250 foires chaque année dans le monde, pour la plupart dévolue au contemporain.
(3) La Biennale d'antiquaires de Florence s'ouvre au public le 23 septembre. Elle dure jusqu'au 1er octobre.

Pratique

«La Biennale Paris», Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 17 septembre. Ouvert de 11h à 21h.  

Prochaine chronique le dimanche 17 septembre. Saint-Germain-en-Laye montre les Mérovingiens d'Austrasie.

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