Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Jacquemart-André montre la riche collection d'Alicia Koplowicz

Crédits: Musée Jacquemart-André

C'est ce qu'on appelle un coup. Le Musée Jacquemart-André de Paris, que dirige aujourd'hui Pierre Curie (aucun rapport avec l'époux de Marie Curie) sous l'égide de Culturespaces, présente la collection d'Alicia Koplowicz. Une Espagnole que «Forbes» évalue à trois milliards de dollars. Il n'est cependant jamais question d'argent ici, même si le nom de la dame se voit toujours suivi de celui d'Omega Capital (1), la compagnie d'investissements qu'elle a créée en 1998. Alicia se veut du genre discret. Elle se bat contre Wikipedia, qui en dit un peu trop sur elle, sa sœur et leurs ex-maris qui, fortunes obligent, restent actionnaires dans leurs sociétés. Elle voudrait même que de la biographie disparaisse le titre de marquise de Bellavista (elle est aussi marquise de Real Soccoro), hérité de sa mère. En Espagne, la transmission se fait volontiers par les femmes. 

Je vous ferai grâce de tous les échafaudages financiers ayant mené à Omega Capital. Je dirai cependant que le père d'Alicia était un Juif allemand de Silésie, réfugié à l'avènement du nazisme en Espagne (pas encore franquiste) et sa mère une aristocrate. Alicia a vu le jour un an après sa sœur Esther en 1954. Elle est élégante et blonde, comme le montrent ses assez rares photos, qui ont l'air puissamment photoshopées. L'une d'elles figure, en petit, tout à la fin de l'exposition de Jacquemart-André intitulée «De Zurbarán à Rothko». Le visiteur devine vite que l'intéressée n'apparaîtra pas dans le film tourné à cette occasion. La parole y est tenue par son conservateur Pablo Melendo Beltran, qui montre les œuvres intransportables. Alicia a un faible pour la sculpture monumentale contemporaine, qu'elle commande à Richard Serra ou à Anish Kapoor.

Des choix faits au coup de coeur 

Proposé dans les petites salles labyrinthiques du premier étage de Jacquemart-André, le parcours va donc officiellement de Zurbarán à Rothko. Il se révèle en fait plus large puisque le beau portrait de la duchesse de Bragance par Pantoja de la Cruz date de 1603 et qu'il y a «in fine» deux grands Miquel Barceló. Dans la préface du catalogue, Alicia Koplowicz déclare agir au coups de cœur. L'organe semble donc vaste, même si le public y sent de puissantes attaches espagnoles, avec Goya, Picasso et Juan Gris. Il pourrait aussi penser que la collectionneuse aime les grands noms, même s'ils ne recouvrent pas forcément de grandes œuvres. Le Gauguin reste tout petit et le Van Gogh aussi, ce qui vaut sans doute mieux. On ne saurait en effet parler des sommets dans leurs créations respectives. Pour en revenir aux deux artistes faisant l'affiche, le Zurbarán se révèle bien tardif, exécuté alors que le peintre tentait maladroitement de se soumettre aux modes nouvelles. Quant au Rothko, il est très bien, même s'il existe encore mieux. 

L'exposition paraît faite sur mesure pour les visiteurs (et surtout les visiteuses) du musée. Pas trop long. Pas trop difficile. Aucune réelle surprise. Si les femmes restent hélas très minoritaires parmi les collectionneurs, Alicia ne brille pas par son originalité. C'est parfois très bien, mais elle reste trop dans les clous du passage. On aurait aimé un peu de choses qui décoiffent. Mais c'était sans doute trop pour une femme qui a l'air toujours très bien coiffée.

(1) Ce qui fait du coup très collection d'entreprise...

Pratique

«De Zurbarán à Rothko, La Collection Alicia Koplowicz Grupo Omega-Capital», Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 10 juillet. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert du lundi au dimanche de 10 à 18h, le lundi jusqu'à 20h30.

Photo (Musée Jacquemart-André): Le portrait, ou du moins un fragment du portrait de la duchesse de Bragance pour Pantoja de la Cruz, 1603.

Texte intercalaire.

 

 

 

 

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