Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Irving Penn impose sa photo en noir et blanc au Grand Palais

Crédits: Fondation Irving Penn/Grand Palais, Paris 2017

C'est le photographe de référence (1). Celui par rapport auquel on mesure les autres. Une sorte d'étalon, en quelque sorte. Irving Penn se retrouve au Grand Palais de Paris, en provenance du Metropolitan Museum of Art de New York. La rétrospective du centenaire. Eh oui! Mort en 2009 encore assez actif, l'Américain était né en 1917. Sa gloire n'a connu aucune éclipse. Il suffit de voir les prix affichés pour un de ses grands tirages au platine à «Paris-Photo». Je me souviens d'une sublime nature morte en noir et blanc à 450 000 euros. 

Irving Penn a commencé sa carrière avant la guerre comme graphiste, ce qui se voit. Assistant à «Harper's Bazaar», celui qui fera presque toute sa carrière à «Vogue» achète son premier Rolleiflex en 1938. Il débute avec une série d'images évoquant Eugène Atget, que Berenice Abbott avait fait connaître aux Etats-Unis, ou plutôt Walker Evans (2). Le nouveau-venu se laisse fasciner par le lettrage des vieilles enseignes peintes à la main. En 1943, il passe à «Vogue» sur le département photo duquel règne le «talent scout» (ou découvreur de talents) Alexander Libermann. Ce dernier lui commande des natures mortes en couleurs, présentes à Paris grâce à quelques «dye-tranferts». Sa personnalité éclate dans ces scènes de la vie silencieuse. Chacune d'elles raconte une histoire dont les protagonistes auraient disparu. Tout se voit composé au millimètre près. Un triomphe d'équilibre. Penn constitue à la fois un minimaliste et un classique.

Portraits existentiels 

Rentré de la guerre, Penn revient à «Vogue». Libermann commence par lui confier le portrait des célébrités. Penn renonce à tout décor. Il se situe aux antipodes du baroque d'un Cecil Beaton. Ses modèles découvrent, non sans effroi, qu'il leur faut poser entre deux cloisons déglinguées ou assis sur un rouleau gris et sale (exposé au Grand Palais). Il s'agit pour eux de trouver leurs marques. Debout, puis assis. La rétrospective parle de «portraits existentiels». Il faut dire qu'en 1948-1949, tout le monde parle de l'existentialisme selon Jean-Paul Sartre. La même méthode se voit bientôt appliquée à la mode, que Penn photographie à Paris dans un studio de fortune, en éclairage naturel mais sans eau courante. Rien ne doit distraire le regard du mannequin et du vêtement, parfois cadré de manière dramatique. Une seule manche, mais de Balenciaga. 

Au cours de ces séances souvent douloureuses (il faut lire à ce propos les souvenirs de la rédactrice photo de «Vogue Paris» Bettina Ballard, intitulés «In My Fashion» et traduits chez Séguier en 2016), Irving rencontre le mannequin Lisa Fonssagrives. Ne vous tordez pas la bouche pour prononcer son nom à l'américaine. Elle a gardé celui de son premier mari, Français. Elle devient sa muse, puis son épouse et enfin son assistante. Dès 1948, au Pérou, Penn a commencé à s'intéresser aux peuples autochtones. Là non plus, aucun décor naturel. Indiens et guerriers de Nouvelle-Guinée sont mis en scène à l'intérieur d'un studio démontable. Même traitement que pour les vedettes du cinéma ou de la littérature. Tout va à l'essentiel. Notons simplement que «Vogue» publie ces reportages en couleurs, ce qui leur donne un côté «National Geographic». Penn les tirera ensuite en noir et blanc, ce qui décuple leur impact. D'une certaine manière, la triple série des «petits métiers» (Paris, Londres et New York), vus naguère à l'Elysée, relève de la même ethnographie.

Mégots de cigarettes

Sur deux étages, la rétrospective progresse en douceur. Viennent ensuite les nus, qui n'ont à l'époque aucun succès, puis les cigarettes et les natures mortes tardives. Les mégots illustrent parfaitement le travail de Penn, qui tire d'incroyables compositions à partir de déchets ramassés dans la rue. Penn voit la beauté partout. On peut regretter ainsi que parmi les compositions «alimentaires», il n'y ait pas à Paris les véritables sculptures, à peine colorées, créées par des produits surgelés juste sortis de leurs emballages et savamment empilés. Une accumulations de briques. 

Car il faut bien le dire. Assurée par Jeff L Rosenheim, Maria Morris Hambourg et Jérôme Neutres, l'exposition constitue un choix. Il ne s'agit pas, à proprement parler, de celui du trio de commissaires. L'accrochage reflète les collections du «Met» new-yorkais, auquel la Fondation Irving Penn vient de consentir une très importante donation. Cette dernière s'est focalisée sur certains sujets, en éliminant apparemment d'autres thèmes. Il n'y a pas les natures mortes composées avec des os, plutôt inconfortables, comme le public a pu beaucoup en voir beaucoup dans la récente exposition Penn du Palazzo Grassi de Venise. Les fleurs un peu fanées (en couleurs) se révèlent en revanche abondantes. Les photos de modes tardives produites notamment par Isssei Miyake demeurent juste évoquées. Rien sur la série de robes sur mannequins de bois produites pourtant pour une exposition de mode du musée new-yorkais.

Une vision classique 

En fait, l'exposition donne la vision la plus classique possible de Penn. Une accumulation de clichés célèbres, et à ce titre fréquemment reproduits. Le Cocteau de Référence. L'icône de Colette. Le fameux portrait de Truman Capote. Lisa Fonssagrives dans ses poses les plus connues. Si l’accrochage propose quelques inédits, c'est sans jamais sortir des clous. Ce sont d'infimes variantes d'un chef-d’œuvre patenté. Je pense à la femme sous un grand chapeau blanc et noir, imaginée en éliminant les gris pour une couverture de «Vogue» en 1950. Elle se retrouve ici légèrement de biais, tandis que la version canonique la montre de face. Il ne s'agit pas de donner à voir, mais à revoir. Cela dit, vu l'incroyable qualité des images, tirées plus tard de manière parfaite par Penn, un obsédé de la perfection, qui s'en plaindrait? 

(1) Avec Richard Avedon, tout de même!
(2) Walker Evans vient de bénéficier d'une énorme exposition au Centre Pompidou.

Pratique

«Irving Penn», Grand Palais, entrée Clémenceau, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 29 janvier 2018. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h, jusqu'à 22h le mercredi.

Photo (Fondation Irving Penn/Grand Palais, Paris 2017): Une photo de mode légèrenment recadrée de Penn. C'est elle qui fait l'affiche de l'exposition.

Prochaine chronique le mardi 24 octobre. Propriété exclusive ou accumulation de fondations. Les deux visions du musée?

 

 

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