Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Hélène Martini, "l'impératrice de la nuit", est morte. Rideau!

Crédits: Joël Saget/AFP

C'est la fin d'une époque. Le baisser du rideau. La dispersion des cendres. Hélène Martini, «l'impératrice de la nuit», a disparu à 93 ans. Elle était depuis longtemps malade. Son avocat a annoncé son décès. Il ne semble en effet pas y avoir de famille. Du moins amie. Hélène avait dû se battre jusqu'à la Cour de Cassation contre les deux frères de son mari, qui avaient voulu la spolier. Martini étant Syrien d'origine, la loi syrienne devait s'appliquer selon eux. On retrouve facilement ses racines quand les choses vous arrangent... N'empêche que les deux hommes ont été déboutés en 1974 après quatorze ans de guerre avec la veuve de fer. 

Née en 1924, quelque part en Pologne, «l'impératrice» (dite aussi «la comtesse») constituait ce qu'on appelle une maîtresse femme. Hélène de Creyssac avait un père Français et une mère Russe. Elle avait passé plus de trois ans dans un camp du côté de Königsberg, en 1945, quand les Soviétiques ont débarqué. Un officier ivre veut alors la tuer. Il la manque de peu. Elle l'amadoue en lui récitant du Gogol. L'homme désire alors l'épouser. C'est du moins ce que dit la légende, sur fond de réalité. Le journaliste du «Figaro» a noté qu'Hélène, pourtant avare en interviews, avait livré de l'épisode plusieurs versions divergentes.

Mannequin nu 

Il devient visiblement temps de partir d'un pays aussi hostile. Française, Hélène débarque à Paris. Petits boulots ennuyeux. Passant un jour, devant les Folies-Bergères, elle demande du coup une audition, passée haut-la-main et bas-les vêtements. Elle sera mannequin nu, avec juste quelques-unes des célèbres plumes mises à l'honneur par le directeur Paul Derval. Les légendaires Folies tiennent de l'institution depuis leur création en 1869 et leur transformation en music-hall par Edouard Marchand dix-sept ans plus tard. Le passage de la jeune femme sur scène restera cependant court. Elle gagne trois millions de francs, une forte somme à l'époque, à la loterie. 

C'est alors qu'Hélène rencontre par hasard dans une librairie Nachat Martini, avocat syrien pro-français, qui se dit réfugié et passe surtout pour espion. Mariage. «L'empereur de la nuit» a trouvé son égale. Le couple se taille un empire à Pigalle, en jonglant entre les mafias et la police. A son apothéose, Hélène, déjà seule à bord, dirigera 37 cabarets, employant 900 personnes. Le tout d'une main de fer, et sans gant de velours. «Je n'aime pas qu'on me marche sur les pieds.» Il y aura ainsi les boîtes de nuit russes, comme le Shéhérazade ou le Raspoutine, avec le décor semi-oriental et les tziganes voulus. Plus des établissements plus modernes de goût. Mais celui-ci demeurera longtemps traditionnel. Il faudra attendre les années 1960 pour que Régine (aujourd'hui presque nonagénaire en dépit des ses liftings radicaux) impose ses New Jimmys de part le monde (1).

Une éminence grise 

En 1960, Nachat s'éteint donc. Hélène reprend la barre. Sans faire de sentiments. Sans regarder en arrière. «Je ne suis pas du genre à faire des claquettes sur le passé.» Elle se maintient dans sa position difficile, entourée de gardes du corps. La femme ne laisse rien traîner. C'est une méfiante. Elle se montre peu en public. Il s'agit d'une éminence grise. Et elle a d'autres choses à faire! En 1974, elle rachète ainsi les Folies-Bergères, qui restent dans leurs belles années. La clientèle, en bonne partie américaine, vieillit juste un peu. Mais il y a toujours l'apport des provinciaux. 

Il lui reste donc le temps de passage d'une génération avant de moderniser les spectacles restés les mêmes depuis Mistinguett, puis d'une autre avant de revendre la boutique. Ce sera chose faite en 2011. L'année d'après, 6000 costumes se retrouveront non plus sous le feu des projecteurs, mais celui des enchères. Le Casino de Paris a lui aussi jeté l'éponge en tant que music-hall. Les jeunes veulent autre chose. Les Folies un peu décaties (mais classées monument historique depuis 1990) vivront un nouveau destin sous la direction du groupe Lagardère, qui a récemment fait restaurer la façade. Son énorme bas-relief Art Déco a ainsi retrouvé son lustre et sa dorure. Attention les yeux!

Un pied à Genève 

Hélène n'est donc plus. On peut espérer que son appartement de Pigalle décoré par Erté, le grand dessinateur des costumes de revues des années 1910 à 1970, se verra lui aussi classé. N'empêche que le monde de l'impératrice de la nuit n'existe plus, balayé au fil des décennies par les vagues rock, disco et consorts. Il n'y aura bientôt plus aucune boîte de nuit classique, alors que tout film français des années 1930, voir tout polar des années 1950 avec Jean Gabin ou Lino Ventura, se déroulait en partie dans l'une d'elles. La vie a changé. La morale officielle aussi. Le rapport avec la prostitution gène de nos jours aux entournures, avec les filles au bar et les entraîneuses. Et puis les coûts de fonctionnements ont explosé, alors que les recettes ont baissé. C'est ce qui a signé l'arrêt de mort des spectacles de cabaret. Ils avaient cessé d'être non seulement bénéficiaires, mais rentables. 

La chose vaut pour Genève aussi, où Hélène Martini a longtemps possédé rue de la Fontaine, près de la Madeleine, le Bataclan. Ce monument de l'après-guerre a disparu sans histoire. Je me souviens, qu'encore journaliste à la «Tribune», j'avais signalé le fait au chef de la rubrique locale. Il n'avait même pas daigné lever un sourcil. Inconnu pour lui! Le Maxims reste ici une coquille vide en quête d'un hypothétique repreneur. Le Piccadilly semble bien oublié. Le Palais Mascotte se survit sous une autre forme. Reste le Moulin-Rouge, véritable fossile vivant. Mais de moins en moins vivant. Hélène a donc retiré ses billes, vendant un à un pendant qu'il restait temps, les bijoux de sa couronne. Que voulez-vous? Le titre d'impératrice lui-même fait aujourd'hui vieillot. 

(1) Plus modestement surnommée «la reine de la nuit», Régine a liquidé ses dix-huit clubs en 2004. Elle en a possédé un temps un à Genève.

Photo (Joël Saget/AFP): Hélène Martini en 2103 dans son appartement de Pigalle décoré par Erté. Il faudrait pourvoir sauver un tel endroit!

Prochaine chronique le samedi 12 août. Arles, les Rencontres de la photographie. Actes I et II.

 

 

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