Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Guimet illustre les "Enquêtes vagabondes" de son fondateur

Crédits: DR

On pense bien sûr à Philéas Fogg et à son «Tour du monde en 80 jours». Deux différences cependant par rapport à Jules Verne. D'abord l'histoire est vraie. Emile Guimet (1836-1918) s'est ensuite donné du temps. Oh, pas tant que cela, si l'on pense aux bateaux de l'époque! Le Français sera parti deux cent soixante-dix jours en 1876-1877 pour un des ces périples comme on commençait à les aimer. Il aura vu l'Amérique, le Japon, la Chine, l'Inde, faisant expédier toujours davantage de caisses en direction de Lyon, sa ville natale. 

Depuis quelques mois déjà, le Musée Guimet de Paris propose «Enquêtes vagabondes». Il s'agit d'évoquer le voyage du fondateur, alors âgé de 40 ans, avec le peintre Félix Regamey. L'industriel avait eu la bonne idée de se faire accompagner par un iconographe. Régamey prenait sur place quantité de croquis. Ils allaient ensuite l'aider à brosser de vastes toiles. Les Genevois connaissent bien celle-ci. Une partie d'entre elles (certaines sont perdues ou non localisées) figuraient à la présentation du MEG sur le «Japon bouddhique». Depuis longtemps décrochées des salles, au vu des changements du goût, elles avaient été restaurées aux frais de Genève, si mes souvenirs sont bons.

Le bleu d'outremer 

Mais était le riche Emile Guimet? Un héritier. Son père Jean-Baptiste avait mis au point en 1826 le bleu d'outremer. Ce colorant résolvait le problème que les peintres connaissaient depuis la fin du Moyen Age. Pour obtenir un bleu de qualité, il leur fallait de la poudre de lapis-lazuli, importée d'Afghanistan. Autant dire qu'il s'agissait d'un ingrédient mortellement cher. Seuls les commanditaires les plus riches pouvaient le fournir aux artistes. Ils se contentaient autrement d'un produit de substitution. La chose explique que le manteau des Vierges ait viré à l'anthracite bien avant que Coco Chanel mit la petite robe noire à la mode. 

Il y avait d’autre utilisations au «bleu Guimet», comme pour maintenir le linge bien blanc. Pas étonnant qu'il y ait eu une ruée internationale sur le produit. La grosse usine familiale, qu'Emile avait reprise en 1871 à la mort paternelle, produisait 1000 tonnes de poudre en 1878. De quoi assurer la fortune. L'héritier avait alors déjà visité l'Egypte, où il avait pu commencer à assouvir la passion de sa vie, l'histoire des religions. Il allait pouvoir découvrir maintenant les spiritualités orientales. Si la Chine, en pleine décadence sous les derniers empereurs mandchous, devait le décevoir, le quadragénaire avait la chance d'arriver dans un Japon tout neuf. Fermé aux étrangers depuis des siècles, le pays venait de s'ouvrir (un peu contre son gré) en 1858. Il n'avait pas encore subi son occidentalisation galopante. C'étaient les estampes en vrai.

Le pays des rêves 

Guimet devait adorer le Japon, tout comme Regamey, qui disait dans ses lettres: «Je t'écris du pays des rêves.» Il y fit un nombre affolant d'achat, même s'il resta tout de même plus sobre que le couple Henri de Bourbon-Adalgise de Bragance qui y acquis les 35 000 objets à l'origine du Museo Orientale de Venise. L'idée était de créer à Lyon un musée consacré aux religions. Fermé en 2007 (1), le bâtiment existe toujours, à côté du Parc de la Tête-d'Or. Inauguré dès 1879, ce dernier ne rencontra cependant aucun succès. Trop provincial. Cela explique pourquoi Guimet en fit construire une réplique, sur le même plan, à Paris. Ouverte en 1888, cette dernière connut en revanche un triomphe. Son fonds s'est constamment enrichi depuis. Notons cependant que l'esthétique l'a toujours davantage emporté sur le religieux. C'est aujourd'hui, dans le cadre de l'Etat, un musée de beaux-arts et non d'ethnographie ou de société. 

La présentation actuelle, dans le sous-sol un peu triste du bâtiment, fait la part belle aux toiles de Regamey et aux objets Guimet, dont certains étaient neufs à l'époque. Frappé au Japon par le «Mandala du Toji», Guimet en avait par exemple fait reproduire par des artisans les vingt-trois sculptures. Celles-ci font normalement partie du «panthéon bouddhique», juste à côté. Peu fréquenté en dépit d'une restauration récente, ce dernier va hélas fermer. Dépendant de Guimet, le Musée d'Ennery, avenue Foch, était pourtant déjà bien difficile d'accès en dépit de travaux demandés par Frédéric Mitterrand, alors qu'il était Ministre de la culture. C'est pourtant un haut-lieu du japonisme, cette passion du bibelot nippon qui a saisi les Occidentaux au moment de la restauration Meiji de 1868.

La bonne année 

De qualités esthétiques diverses (Regamey n'est tout de même pas un génie), l'exposition offre pour les Genevois le mérite d'arriver la bonne année. Je vous rappelle que notre ville vivra l'an 2018 sous le signe du collectionneur-voyageur Gustave Revilliod, à qui elle doit l'Ariana. Il y aura aussi cet automne un hommage à Alfred Dumont, qui a lui aussi couru le monde entier. Notons à son propos que ce dernier cumulait les fonctions de Guimet et de Regamey, puisqu'il dessinait tout lui-même. 

Cette exposition sur les tout-débuts de l'institution arrive à Paris au moment où celle-ci connaît des problèmes de fréquentation, de programmation et surtout de personne. Le lieu bruisse d'informations inquiétantes. Il suffit de prononcer le nom de la directrice Sophie Makariou, débarquée ici après des vagues au Département islamique du Louvre, pour voir les visages se fermer. Nous voilà du coup bien loin de la sérénité orientale...

(1) La fermeture précédait un transport. Le Musée des Confluences à ouvert à Lyon en 2015 avec un hommage à Emile Guimet.

Pratique

«Enquêtes vagabondes», Musée Guimet, 6, place d'Iéna, Paris, jusqu'au 12 mars. Tél. 00331 56 52 53 00, site www.guimet.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi de 10h à 18h.

Photo (DR): Emile Guimet au milieu de ses collections.

Prochaine chronique le lundi 19 février. Des livres: JR, Kentridge...

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