Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Gauguin l'alchimiste" surprend son monde au Grand Palais

Crédits: Paul Gauguin/Art Institute, Chicago/Grand Palais, Paris 2017

Autant vous le dire tout de suite. J'y suis allé en me traînant les pieds. Il y avait la peur de la foule après les débordements de la presse, dont un feuilleton en dix épisodes dans «Le Figaro». La colère devant la sempiternelle polémique me freinait aussi. La sortie concomitante du film avec Vincent Cassel en Paul Gauguin a surtout fait parler des rapports de l'artiste avec une vahiné de 13 ou 14 ans. L'article d'une ethnologue tahitienne expliquant que cette relation se situait à l'époque dans la norme (la plupart des filles étaient déjà mariées à cet-âge-là, certaines même déjà veuves) n'a rien changé. Des pharaons aux chevaliers du Moyen Age, tout le monde aurait dû se comporter selon les règles sexuelles en vigueur aujourd'hui. Et puis, il y avait encore les accusations de colonialisme contre Gauguin, qui s'est pourtant battu pour les indigènes... Si je les ai les ai bien comprises, le film aurait dû se voir réalisé par des Tahitiens., histoire de leur donner la parole. On connaît la chanson. 

Eh bien, tout s'est très bien passé! Aucune foule piétinant devant le Grand Palais parisien. Aucun rabâchage à l'intérieur. De la nouveauté, au contraire. Du frais, dirais-je même. Côté Gauguin, je me croyais pourtant blindé. Il y avait eu une précédente rétrospective au Grand Palais, qui ressemblait à un alignement de chefs-d’œuvre patentés. J'ai ensuite rebelotté à la Tate Modern de Londres. A la Fondation Gianadda de Martigny. En 2015 enfin, la Fondation Beyeler de Bâle proposait son anthologie avec, comme clou, l'énorme «Qui sommes-nous? D'où venons-nous? Où allons-nous?» de Boston, venu en Suisse par la grâce d'un mécénat évalué à un million. Ce tableau phare ne se retrouve pas aujourd'hui à Paris (il figurait au Grand Palais en 1989). L'actuelle exposition ne se concentre pas sur les «highlights». Elle nourrit des buts plus novateurs.

Bois sculptés et bols de céramique

De quoi entendent donc nous parler Claire Bernardi et Ophélie Ferlier-Baouat, conservateurs (et non pas conservatrices!) au Musée d'Orsay? De deux choses principalement. Il y a d'abord la part importante des arts dits «décoratifs» dans l’œuvre du peintre, né en 1848 et mort en 1903. Presque autodidacte, l'homme a aussi bien sculpté des coffrets de bois que produit d'étranges pichets, après avoir reçu tout de même une formation chez le céramiste Ernest Chaplet. Les dernières salles peuvent ainsi reconstituer la «Maison du jouir», dont il a taillé chaque montant. Chez lui, aucune distinction entre ce qui relève des genres nobles et ce qui reste normalement confiné dans les productions mineures. Or, curieusement, les musées et collectionneurs ont toujours accordé davantage de prix à ses toiles qu'à ses pots de grès ou à ses cannes entaillées au couteau. 

L'autre grand discours des deux commissaires est l'interprétation donnée par Gauguin du monde l'entourant. Il y a au Grand Palais, où toute la période impressionniste des débuts se voit occultée, beaucoup de Tahiti comme des Iles Marquises. Gauguin n'y reproduit aucune réalité. Son rêve de «sauvagerie» s'est déjà évanoui quand il débarque dans ces colonies en 1891. La France s'est lourdement imposée. Les missionnaires ont accompli leur besogne. Le monde libre auquel le peintre aspirait se révèle déjà vieux d'une génération. Il s'agit de le recréer en truquant un peu. L'artiste recompose et aménage des mythes évanouis. Dans une toile pourtant simple intitulée «Le repas», il a ainsi regroupé ses insulaires derrière une table recouverte d'une nappe européenne blanche. Les bananes posées ne sont pas comestibles. Quant au bol de bois, il aurait dû contenir du poisson, et non de l'eau. Mais que lui importe!

Figures récurrentes

L'exposition n'insiste pas sur les sources artistiques de ces tableaux voulus primitifs. La chose s'est déjà faite. On sait que Gauguin réutilisait les photos emmenées avec lui dans ses bagages. Il reprenait un relief égyptien. Un tableau néo-classique de Prud'hon. Une frise moderne de Puvis de Chavannes. Claire Bernardi et Ophélie Ferlier-Baouat ont préféré regrouper les auto-citations. Celles-ci finissent par semer le trouble. Le même personnage, une attitude similaire se retrouvent non seulement dans les esquisses et les toiles achevées mais d'une composition à l'autre. Gauguin dispose d'un répertoire de formes. Il se renvoie à lui-même, allant jusqu'à se miniaturiser dans ses estampes. Ces dernières jouent un rôle très important dans «Gauguin, l'alchimiste». Il faut dire que Chicago en possède un ensemble fabuleux et que l'exposition a commencé sa carrière dans cette ville américaine il y a quelques mois. 

Si celle-ci donne d'emblée une impression de réussite, c'est bien sûr grâce à cette colonne vertébrale. Mais il n'y a pas qu'elle. Le décor fait énormément. Confortable et discret, avec ses vitrines rythmant l'espace, il donne au visiteur l'impression qu'il y a ici une place pour chaque chose et que chaque chose se retrouve à sa place. La partie didactique n'a pas été oubliée, et elle se révèle pour une fois éclairante. Le public comprend comment Gauguin grave les bois de ses gravures et pourquoi chacun des tirages effectués est différent. Il découvre le secret de ses céramiques. Il voit défiler sur des écrans les pages de son manuscrit «Noa-Noa», l'original étant présenté comme une relique au centre d'une salle, seul dans une vitrine. 

Bien sûr, il ne s'agit pas là du Gauguin «grand public», même s'il y a des toiles superbes, venues d'Orsay, de Scandinavie et des musées russes. L'exposition entend inviter non seulement au regard, mais à la réflexion. C'est certes beaucoup demander. Mais le jeu en vaut la chandelle. Le but ultime de l'alchimie n'est-il pas de tout transformer en or?

Pratique 

«Gauguin, l'alchimiste», Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 22 janvier. Tel. 00331 22 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20. Les mercredis, vendredis et samedis jusqu'à 22h.

Photo (Art Insitute Chicago/Grand Palais, Paris 2017): "Mahana no ahoa", ou "Le jour de Dieu". De telles cérémonies se se faisaient déjà plus du temps de Gauguin.

Prochaine chronique le jeudi 23 novembre. Françoise Nyssen et le patrimoine français. Quelques couacs.

 

 

 

 

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