Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Exposition au Musée Picasso. Olga ou la femme inquiète

Crédits: Succession Picasso/Musée national Picasso, Paris

C'est comme dans un film hollywoodien, avec un long flash-back expliquant comment on en est arrivé là. L'accessoire tient en plus du truisme. Il s'agit d'une valise, symbole ô combien éloquent d'un passage à travers la vie. Cette malle (la valise se révèle en effet très grosse) est celle d'Olga Picasso. Paul l'a trouvée à la mort de sa mère, après trois ans de clinique psychiatrique, en 1955. Il n'y a pas pris garde, trop occupé par ses rapports difficiles avec son grand peintre de père. Les choses auraient pu en rester là. Il aura fallu le petit-fils, Bernard Ruiz, pour qu'elles tournent autrement. Les nombreux tiroirs ne recelaient pas que de menus objets et des chaussons de danse, restes d'un métier abandonné par force dès 1918, à 27 ans. Il y avait surtout là des lettres. 

C'est à partir de ces dernières, lentement traduites du russe, que s'est montée l'actuelle exposition «Olga Picasso», visible jusqu'au 3 septembre. Elle a logiquement pris place au Musée Picasso, la manifestation sur «Picasso primitif» s'exilant au Musée du Quai Branly. Un trio de commissaires s'est attaqué au sujet. On ne pouvait pas faire sans Bernard Ruiz-Picasso, héritier de la valise et de droits moraux. Joachim Pissarro a mis son grain de sel. Emilia Philippot représente l'institution, aujourd'hui dirigée par Laurent Le Bon. Le tout tient cependant la route, surtout dans la première partie. Pablo et Olga se quittent courant 1935. On sait qu'ils ne divorceront jamais, certains disant qu'elle s'y refusait, d'autres que lui ne voulait pas. Le choc lui a en tout cas fait arrêter de peindre pendant près d'un an. L'image monstrueuse, déformée mais bien présente, qui hante ses toiles après cette date est-elle bien celle de l'épouse pourtant bafouée? L'exposition répond par l'affirmative, mais l'explication peut sembler quelque peu réductrice.

Rencontre à Rome 

Tout commence pourtant bien. Veuf en quelque sorte d'Eva Gouel, disparue dès 1915 à 30 ans, Picasso est libre lorsqu'il arrive à Rome pour donner un décor aux Ballets Russes de Diaghilev. Parmi les ballerines, cet amateur de chair fraîche remarque une fille de 26 ans, à l'air un peu triste. Elle s'appelle Olga Kokhlova. Son père est colonel. D'ailleurs tous les hommes de sa famille, ou presque, sont des gradés militaires. L'idylle se noue. Comme à chaque conquête, Picasso change de style. Il revient à une figuration classique, que l'on dira plus tard ingresque. Pour ses amis bohèmes, il s'agit d'une trahison. Celle des avant-gardes. Elle se doublera bientôt d'un autre retournement de veste. Olga et Pablo se marient à l'église orthodoxe, dans le Paris de 1918. Elle l'incite à mener une vie plus respectable. En un mot bourgeoise. Bref, pour les copains de naguère, Olga incarne vite l'intruse. Presque la maléfique. Elle se voit aussi détestée que plus tard, pour de mauvaises raisons, Jacqueline Roque, la future Jacqueline Picasso. 

Qu'importe! Le couple s'installe rue de la Boétie, artère chic s'il en est. Il fréquente le beau monde, qui offre l'avantage au peintre de fournir à la fois des clients et des mécènes. En 1921, c'est la naissance de Paul. Picasso devient le chantre de la maternité. Avec cependant des allers et retours avec l'héritage du cubisme et les tentations surréalistes. On ne se refait pas tout à fait. Mais l'ogre rencontre en 1927 devant La Samaritaine Marie Thérèse Walter, 17 ans. C'est une nouvelle passion. Un autre style. Et les années Boisgeloup, dont je viens de vous parler à cause de la rétrospective du Musée des beaux-arts de Rouen. Le couple Picasso va tanguer durant huit ans, avant la rupture. Rupture pour lui, en tout cas, qui voit désormais en Olga comme un monstre. La légende veut aussi qu'elle ait continue à lui écrire tous les jours, sans jamais recevoir de réponse...

L'autre version des faits 

A ces faits, bien connus, soigneusement documentés, s'ajoute maintenant la voix d'Olga. En 1916, elle visite en Russie pour la dernière fois les siens. C'est la révolution quelques mois plus tard. Le contact se voit repris, reperdu, maintenu et finalement abandonné vers 1929, après la disparition de Madame Kokhlova. En faisant une sorte de psychanalyse, ses portraits des années 1920 seraient ceux de la femme inquiète, comme ceux de Dora Maar deviendront plus tard ceux de la femme qui pleure. Olga est présente sur un fauteuil et en même temps perdue dans une Russie évanouie. Picasso envoie de l'argent aux siens, qui vont appauvris de ville en ville d'URSS, tandis qu'un frère se recycle en Serbie. Ces aides arrivent-elles? Et que sont devenus certains membres de la fratrie, alors que le père, qui avait rejoint l'Armée blanche, a littéralement disparu, plus aucune trace, en 1918? 

Ce thème à la «Docteur Jivago» fournit la toile de fond à une exposition qui aurait mérité un arbre généalogique pour que le visiteur s'y retrouve un peu mieux. Il offre aussi le bon prétexte pour regrouper les meilleurs portraits de cette époque où Picasso ravive, rajeunit et réinterprète le classicisme. On parle toujours de «retour à l'ordre», en rappelant le mot de Cocteau. Mais il y a là beaucoup d'invention, même si l'artiste travaille parfois d'après photographies. Le sens de l'histoire veut juste que ces recherches ne se situent pas dans les courants de la modernité. Péché capital s'il en est pour les modernistes. Interdit de revenir en arrière!

Nouvelles aventures 

La suite, comme je l'ai déjà dit, convainc moins. Ce n'est pas la fautes des œuvres, elles aussi majeures. Le discours passe plus mal. La biographie de Picasso et de ses intimes apparaît certes importante. Mais l’œuvre ne se résume pas à des changements de partenaires. Il y a la recherche intellectuelle. Il existe l'aventure picturale. Une aventure dont Olga se voit désormais écartée, sauf de manière métaphorique. Ce sont maintenant les années Marie-Thérèse, très expérimentatrices. Ce sera bientôt l'époque Dora Maar, plutôt politique. Changement d'actrices. Autres rôles. Fondus enchaînés. Je vous avais prévenu que nous étions ici comme au cinéma.

Pratique 

«Olga Picasso», Musée Picasso, 5, rue de Thorigny, Paris, jusqu'au 3 septembre. Tél. 00331 85 56 00 36, site www.museepicassoparis.fr Ouvert tous les jours, sauf le lundi, de 10h30 à 18h, les samedis et dimanches dès 9h30.

Photo (Succession Picasso/Musée national Picasso, Paris): Fragment de l'un des plus célèbres portraits d'Olga au pastel.

Prochaine chronique le dimanche 4 juin. Le MAH genevois a tenu un colloque sur les musées du XXIe siècle.

 

 

 

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