Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Degas, Danse, Dessin" pour les cent ans de la mort du peintre

Crédits: RMN/Musée d'Orsay, Paris 2017

Edgar Degas meurt dans la nuit du 27 septembre 1917. Il a 83 ans. Il s'agit d'un artiste à la fois célèbre et inconnu. En 1912, un de ses tableaux s'est vendu 435 000 francs or. Une somme colossale, largement commentée dans la presse. La toile représentait comme de juste des danseuses à la barre. Mais personne (ou presque) n'a alors eu accès, dans son atelier capharnaüm, à sa prodution la plus récente. Presque aveugle, l'homme a longtemps continué à travailler. Cet ensemble énorme se verra révélé à partir de 1918 dans quatre ventes fleuves, faites contre le gré de Degas. Celui-ci aurait voulu un tri éliminant ses pièces les moins abouties. Heureusement que les exécuteurs ne l'ont pas écouté! Comme pour Claude Monet, également atteint d'affections oculaires, le goût actuel va vers les créations de la fin. 

Il fallait marquer le centenaire. La National Gallery de Londres l'a fait, comme je vous l'ai déjà raconté, en empruntant les pastels de la Collection Burrell de Glasgow. C'est un hommage simple et direct, donnant aux amateurs l'occasion de voir des œuvres rarement, si ce n'est jamais vues hors d'Ecosse. Orsay se devait de donner quelque chose en réponse. Le musée avait déjà organisé «Degas et le nu» en 2012 sous la direction de Xavier Rey. Une grande et belle exposition au rez-de-chaussée. Pas question de la refaire, d'autant plus que le lieu est entré en travaux. L'actuel «Degas, Danse, Dessin», installé sous les toits, propose donc quelque chose de plus restreint et plus intime, même si le nu suppose une bonne dose d'intimité.

Un livre lent à a concrétiser 

De quoi s'agit-il? De partir d'un livre. Lié à Degas depuis le milieu des années 1890, Paul Valéry pense très vite à un texte honorant son grand aîné. Degas est de 1834. Le poète de 1871. Apparenté par par son futur mariage (il aura lieu en 1900) à Eugène Manet et à Berthe Morisot, Valéry connaît bien l'environnement de Degas, qui va rétrécissant. L'homme devient de plus en plus misanthrope. Son nationalisme intransigeant, teinté d'antisémitisme depuis l'Affaire Dreyfus, entraîne inimitiés et ruptures. Degas déteste en plus que l'on mette des mot sur sa personne et sur ses tableaux. Quand il se voit sollicité d'évoquer le passé, il dit: «J'ai oublié.» Il s'agit pour Valéry, que le peintre surnomme «l'Ange», de se montrer prudent.

Le projet se voit donc remis à plus tard. Libéré par la mort de Degas, Valéry n'a jamais le temps. C'est devenu une gloire française, qui bénéficiera en tant que telle d'obsèques nationales en 1945. Un poète brillant mais sec, aujourd'hui presque oublié. Valéry a disparu en même temps que la plus grand partie de la littérature française raisonnée et sage des années 1900-1940. Il faut attendre 1929 pour que l'homme de lettres soumette son projet au galeriste Ambroise Vollard. Un beau livre, vendu très cher, qui met des années à se concrétiser. L'auteur accumule les retards. Puis c'est le marchand. Bref, «Degas, Danse dessin», daté de 1936, sort en 1937. Valéry aurait aimer accentuer les trois majuscules D. Pas de chance! Au même moment, le film «Drôle de Drame» de Marcel Carné exploite la même idée.

Un fonds très riche 

A partir de ce récit, Leïla Jarbouai et Marine Kiesel construisent une exposition comme il se doit surtout graphique. Les commissaires puisent presque exclusivement dans le fonds d'Orsay. Il faut dire qu'il se révèle richissime. Le musée conserve environ 350 dessin, le dernier d'entre eux (qui ne s'imposait pas vraiment) ayant été acquis en 2017. La danse occupe bien sûr une position centrale. Mais elle ne demeure pas exclusive. Il y a par exemple des chevaux de course, soumis au même entraînement que des ballerines. Quelques tableaux complètent l'accrochage. Des sculptures se retrouvent posées sur de longs socles sinueux. Impossible de faire sans la danseuse de 14 ans, à laquelle Camille Laurens vient de consacrer un honnête ouvrage historique, très lu par le public féminin! 

Un peu serré sur fond sombre (mais c'était le goût du XIXe siècle), l'accrochage propose de grands classiques comme «Les danseuses bleues» ou «Fin d'arabesque», mais aussi nombre d'esquisses inconnues, parfois sur papier coloré. Degas s'y révèle un magicien de la ligne, ce qui le rapproche davantage de son idole Ingres que de ses compagnons impressionnistes. Ses problèmes d'yeux le concentrent par la suite sur le pastel, dont il renouvelle le langage en faisant vibrer ses couleurs de grandes hachures verticales. Le bronze (ou plutôt la terre qu'il modèle) constitue sa dernière manière de dessiner. Il trace des lignes dans l'espace. L'exposition illustre bien cette continuité, même si le propos s'efface pour le visiteur (et c'est un bien) derrière la qualité des œuvres. Ces dernières se suffisent en fait à elles-mêmes.

Catalogue ardu 

Il fallait bien sûr un catalogue pour cette exposition basée sur un livre. Orsay l'a édité avec Gallimard. Toute une série d'auteurs y est allée de sa dissertation de bons élèves. Le résultat ne sent certes pas le formol, mais tout de même le travail universitaire avec plein de notes en bas de page. Chaque idée s'y voit compliquée à plaisir. Les contributeurs ont écrit pour leur pairs, et non pour des lecteurs. Degas n'aurait sûrement pas aimé ces textes, qui auraient pu rester dans l'intimité d'un colloque. Il ne faut pas trop confondre les genres (1).

(1) L'historique des dessins par Leïla Jarbouai en fin d'ouvrage ou la chronologie par Lucile Pierret sont en revanche excellents.

Pratique

«Degas, Danse, Dessin, Hommage à Degas avec Paul Valéry», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris, jusqu'au 25 février. él. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

Photo (RMN): "Danseuse au bouquet, saluant sur la scène", 1878, fragment.

Prochaine chronique le vendredi 22 décembre. Des propositions pour le Musée d'art et d'histoire genevois.

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