Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Bourdelle et l'antique". Comment faire du neuf avec du vieux

Crédits: Pierre Antoine/Musée Bourdelle, Paris 2017

Rodin est longtemps resté l'arbre cachant la forêt. La sculpture française n'existait pas sans lui. Merveilleusement situé dans l'ancien Hôtel de Biron, son musée demeurait en bonne logique le seul du genre visité. Une politique de tirages autorisée par la donation de 1917 multipliait son œuvre, tout en permettant à l'institution de vivre. On a vu du Rodin partout et tout le temps. C'est à peine si Camille Claudel est parvenue à se faire peu à peu une place dans les esprits en sortant douloureusement de son ombre. 

Paris possède pourtant d'autres musées de sculpteurs. En tête vient celui consacré à Antoine Bourdelle (1861-1929). Comme pour Rodin, il a pris la place des ateliers. A la mort du Montalbanais, sa veuve s'est retrouvée avec les œuvres, mais sans le sou. Un mécène a avancé l'argent pour le rachat des lieux. La Ville a plusieurs fois refusé la donation. Elle n'a cédé qu'après la guerre. Cléopâtre Bourdelle-Sevastos et sa fille Rhodia ont alors remis des bronzes et des plâtres. Un petit espace a pu ouvrir en 1949. Une première extension lui a donné un volume respectable en 1961. Christian de Portzamparc a réalisé la seconde, souterraine, en 1992. Il s'agit aujourd'hui d'un conglomérat de bâtiments englobant non seulement l'ancien lieu de travail de Bourdelle, momifié en l'état, mais aussi de son ami le peintre Eugène Carrière. Un endroit immense, avec des jardins secrets. Entre 1949 et 1992, l'institution a décuplé sa surface, ce qui a permis d'accueillir l'énorme legs de Rhodia Dufet-Bourdelle, morte à 95 ans en 2002.

L'homme de "l'après-Rodin" 

L'importance historique et artistique de Bourdelle s'est dégagée depuis vingt ans. L'homme apparaît désormais comme la figure cardinale de «l'après-Rodin», dont il fut à ses débuts l'une des petites mains. Il lui fallait bien vivre. Avec le recul, le novateur apparaît comme celui qui a fait basculer la sculpture française dans ce qu'on appelle «la modernité». Après 1900, Rodin tient fortement du patriarche. Alors que les mouvements picturaux se succèdent à toute vitesse, l'art tridimensionnel apparaît figé. Bourdelle va simplifier les formes. Epurer les lignes. Monumentaliser. Cet artiste de formation très classique ira cependant de l'avant en regardant en arrière. Il s'inspirera des statues grecques archaïques. Elles joueront pour lui le même rôle que les objets africains chez Picasso. Il s'agira d'une base pour faire finalement autre chose. 

«Bourdelle et l'antique» est la nouvelle exposition temporaire du musée, dirigé depuis 2011 par Amélie Simier (qui s'occupe aussi du Musée Zadkine voisin). Cette spécialiste de la sculpture des XIXe et XXe siècles a puissamment contribué au dépoussiérage de Bourdelle comme au renom du lieu. Il y a dix ou quinze ans, il s'agissait d'une institution périphérique, n'attirant pas grand monde. C'est aujourd'hui un endroit couru, même s'il se cache au pied de la Tour Montparnasse. Amélie y a par exemple introduit la mode avec la complicité d'Olivier Saillard, alors directeur du Palais Galliera. Madame Grès, puis Cristobal Balenciaga se sont révélés des succès populaires sans dénaturer la mission de l'institution. Comme Madame Grès, Bourdelle a beaucoup travaillé sur le plissé, comme en témoigne son iconique «Pénélope» de 1905-1912.

Archaïsme moderne 

La manifestation actuelle, qu'Amélie Simier signe en collaboration avec son collaborateur Jérôme Godeau et Claire Barbillon de l'Ecole du Louvre, se révèle une nouvelle réussite. Totalisant 150 pièces, le parcours tire l'artiste à la fois vers l'archaïsme et un art quasi contemporain. Il y a là des statues et des vases grecs très anciens comme des pièces signées de modernes parfois inattendus. Quand il taille la pierre, Modigliani se réfère à des modèles antiques. Idem pour Picasso inspiré par l'art celto-ibère. Formé au modelage par Bourdelle, Matisse radicalise son professeur. Germaine Richier a aussi été l'élève du maître, dont elle garde des traces. Il manque curieusement dans l'exposition Alberto Giacometti, autre disciple de Bourdelle. Une bonne partie de sa création porte porte pourtant l'empreinte des statuettes de bronze étrusques ou sardes. 

Adroitement mis en scène, l'ensemble ne développe rien de pesamment didactique. C'est le jeu des rapprochements en partant, dans chaque section, d'une pièce phare de Bourdelle. Les seuls titres donnent l'idée d'une continuité avec les Anciens. Il y a l'«Apollon au combat», une création à la gestation douloureuse entre 1898 et 1913. Le public reconnaît bien sûr l'«Héraklès archer», devenu l'image de marque de l'artiste depuis sa présentation triomphale en 1910, alors que Rodin a encore sept ans à vivre. «Le centaure mourant» de 1911-1914 marque la fin d'une époque. Il y aura moins de référence antiques dans l'art européen après la guerre, même si elles mettront du temps à disparaître. Il suffit de lire les titres des tableaux et des assemblages de l'Américain d'Italie Cy Twombly, réalisés jusque dans les années 2000. 

Extrêmement réussie, l'exposition sait à la fois montrer et raconter. L'homme qui en fait l'objet en ressort grandi. Le visiteur aura appris quelque chose, tout en éprouvant du plaisir. C'est ici habituel. On ne saurait hélas en dire de même avec nombre des présentations temporaires du Musée Rodin. Si la remise en état du bâtiment et des ses collections (réouverture en 2015) constitue une réussite, la chapelle abrite souvent des choses bien ennuyeuses...

Pratique 

«Bourdelle et l'antique», Musé Bourdelle, 18, rue Antoine-Bourdelle, Paris, jusqu'au 4 février (Désolé, j'arrive un peu tard). Tél. 00331 49 54 73 73, site www.bourdelle.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Important catalogue.

Photo (Pierre Antoine/Musée Bourdelle, Paris 2017): La salle autour du "Centaure mourant".

Prochaine chronique le mardi 30 janvier. Versailles et ses visiteurs de 1682 à 1789. Une étonnante exposition sociologique, historique et artistique au Château. 

 

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