Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg salue son ancêtre le Musée du Luxembourg créé en 1818

Crédits: DR

Ce n'est pas un anniversaire qu'on imaginait voir fêté. Dans une grande salle des collections permanentes, au sixième étage, le Centre Pompidou rend pourtant hommage à son prédécesseur, le Musée du Luxembourg. Ce dernier a ouvert ses portes au public le 24 avril 1818. Il devait, selon le désir du roi Louis XVIII, demeurer réservé aux artistes français vivants. Pour l'inauguration, il y avait cependant 17 tableaux anciens sur les 91 exposés dans une étroite galerie du palais. L'actuel Luxembourg, où la Réunion des Musée nationaux (RMN) organise des expositions temporaires, apparaît en effet bien postérieur. L'extension date de 1886. Le bâtiment principal avait été réquisitionné par le Sénat de la IIIe République, qui s'y trouve toujours. Si d'aucuns se demandent à quoi il sert vraiment, nul n'a eu le courage de suggérer son abrogation.

A vrai dire, le Luxembourg qu'honore aujourd'hui le Centre Pompidou était déjà le troisième du nom. Le premier remonte à l'Ancien Régime. Quatorze octobre 1750. Le critique Etienne La Font de Saint-Yennes avait suggéré d'offrir au public une partie des tableaux de la Couronne. Le responsable des bâtiments du roi Le Normant de Tournhem avait jugé l'idée excellente. Les amateurs purent voir d'un côté du Luxembourg l'histoire de Marie de Médicis peinte par Rubens dans les années 1620. De l'autre, ils avaient à disposition des Vinci, des Titien, des Van Dyck des Corrège ou des Véronèse. Il en alla ainsi jusqu'en 1780. Le comte de Provence, frère de Louis XVI, avait besoin de place dans le palais qui lui avait été donné en apanage. Notons au passage que le comte de Provence n'est autre que le futur Louis XVIII, monté sur le trône en 1814. Les tableaux vont alors aller au Louvre. Louis XVI y a prévu un grand musée, effectuant de multiples achats pour combler les lacunes (notamment en art hollandais). La Révolution s'emparera du projet pour le mener à bien. Ouverture le 10 août 1793. Un an pile après la chute de la royauté. On voit que tout était déjà presque prêt en 1792.

Dix ans après la mort, on enlève! 

Un second Luxembourg a ouvert en 1803. Il s'agissait d'une sorte d'annexe pour le grand musée. Il ferma dès 1815. Il fallait combler les trous laissés au Louvre par les œuvres spoliées à l'étranger sous la Révolution et l'Empire. Ces chefs-d’œuvre avaient finalement été restitués (pas tous cependant, il en reste encore!) aux Italiens, aux Autrichiens ou aux Allemands. Louis XVIII avait fait au début la sourde oreille, mais il avait dû céder après l'équipée des Cent Jours et de Waterloo. C'est la raison pour laquelle le monarque, pour qui l'Histoire n'a pas été tendre alors qu'il avait de bonnes idées, a voulu son musée d'art contemporain. Le premier sans doute du genre. Il suffisait d'acheter, principalement au Salon, qui se tenait chaque année dans la capitale. 

Le cadre fixé par Louis XVIII était strict. Il s'agirait d'artistes vivants. La chose signifiait que dix ans après leur décès les toiles et sculptures passeraient au Louvre si «l'opinion universelle avait considéré leur gloire.» Autrement, c'étaient les oubliettes ou, au mieux, un accrochage dans un corridor ministériel. Chaque artiste avait droit à peu d’œuvres. La place ne se révélait pas extensible. Il fallait savoir ce que l'on ferait de l'art napoléonien. Là, le monarque se montra large. Il y avait du David et du Girodet aux cimaises. Geste fort, il autorisa même en 1824 le comte Auguste de Forbin, nouveau directeur du Louvre, à acquérir «Le radeau de la Méduse» de Théodore Géricault, qui évoquait un événement peu glorieux pour le pouvoir. Le jeune Delacroix se vit aussi admis. Les problèmes vinrent plus tard avec les réalistes et les impressionnistes.

Les timides achats des années 1920 et 1930 

Ce n'est bien sûr pas cette période qu'illustre le Centre Pompidou, qui se révèle moins l'héritier du Luxembourg, fermé en 1937 (1), que le Louvre et surtout le Musée d'Orsay. L'accrochage montre en fait les achats des années 1920 et 1930. Elles ont pour la plupart fini en caves. Il faut dire que Beaubourg se veut, d'une manière un peu dépassée, le fer de lance des avant-gardes. C'est donc avec un rien de condescendance qu'il montre, à côté de Matisse un peu sages et de La Fresnaye fort peu cubisants, de l'André Strauss ou du Lucien Mainssieux. Leurs toiles se retrouvent présentées touche touche sur le mur du fond. Notez qu'on trouve parmi ces réprouvés un beau Francis Gruber, artiste honoré il y a quelque années par le Musée des beaux-arts de Nancy. Les bons emplacement sont donnés à un Fernand Léger, acquis in extremis en 1936, et à un spectaculaire «Sanglier écorché» de Jean Fautrier des années 1920. 

Finalement, on se dit qu'en dépit de sa sagesse et de son conservatisme, le Luxembourg n'a pas toujours mal acheté. Son successeur actuel serait La Piscine de Roubaix, qui a su recueillir nombre de ces tableaux, rejetés de l'histoire de l'art pour avoir été à contre-sens. Il avait aussi à sa base une vraie bonne idée à méditer. L’art contemporain se doit de le rester. On ne peut pas dire que ce soit aujourd'hui le cas à Pompidou. Ses stars sont souvent mortes depuis bellel lurette. Kandinsky en 1944, Matisse en 1954, Léger en 1955, Picasso en 1973. Ce sont eux, bien sûr, qui attirent le plus de monde dans le bâtiment dessiné par Renzo Piano et Richard Rogers. Mais ne serait-il pas temps de créer un musée du XXe siècle à même de les contenir afin de laisser du champ libre à l'avenir? 

(1) En 1937, le Luxembourg a passé dans l'alors tout neuf Palais de Tokyo. Le Musée d'art moderne n'a cependant ouvert que partiellement en 1942 et complètement en 1947.

Pratique

Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'en juin 2018. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h.

Photo (DR): Le Musée du Luxembourg dans son ancien cadre en 1883.

Prochaine chronique le lundi 28 février. Le V & A de Londres se penche sur le style paquebot des années 1930.

 

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