Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg montre la photo hyper américaine de Walker Evans

Crédits: Walker Evans/Metropolitan Museum of Art/MoMA/Scala, Florence

C'est un nom. Un grand nom de la photographie américaine. Pourtant, seuls les connaisseurs peuvent dire sans hésiter à quoi ressemble du Walker Evans (1903-1975). Les autres ont heureusement l'occasion en ce moment de suivre un magnifique cours de rattrapage. Le Centre Pompidou propose jusqu'à la mi-août, au sixième étage, une grande rétrospective dédiée au maître du style documentaire des années 1930 et 1940. Il y a là plus de 400 œuvres et documents, ce qui rend l'absorption un peu difficile d'un coup. Mais Beaubourg a fait encore pire dans le surabondant avec Henri Cartier-Bresson. 

Evans incarne donc le magicien de l'ordinaire. Mais il n'a pas tout de suite trouvé le style qu'il imprimera à sa production. Comme tous les Américains de son temps, il s'est d'abord laissé fasciner par l'Europe. On a de la peine à imaginer le formidable complexe d'infériorité culturelle que les Etats-Unis ont conservé par rapport au Vieux-Continent jusqu'en 1939. Il suffit pourtant de relire, pour le beau monde, les nouvelles d'Henry James et, pour les baroudeurs, les romans d'Ernest Hemingway. Né en 1903 à Saint-Louis, dans le Missouri, Evans vit donc plus d'un an à Paris dans les années 1920, où il se met au français. Il y découvre les avant-garde, tout en se risquant à des traductions en anglais. Ses premières images, proposées tout au début de l'exposition montée par Cément Chéroux et joliment scénographiée par Pascal Rodriguez, restent en revanche sans intérêt.

Le photographe de la Dépression 

Evans retourne aux Etats-Unis, qui vont affronter d'un coup, sans la moindre alerte préalable et donc sans aucun paratonnerre social, la pire crise économique de leur histoire à la fin 1929. On connaît la suite. Les millions de chômeurs. Les migrations intérieures. Les accidents climatiques, avec le «Dust Bowl» désertifiant des régions entières. C'est à partir de là qu'Evans se révèle. Il fait un temps partie de l'équipe de photographes de la Farm Security Administration. L'homme donne ainsi en 1936 l'un de ses reportages les plus célèbres. Accompagné de l'écrivain James Agee, Evans vit un certain temps avec trois familles pauvres de métayers de l'Alabama. Floyd Burroughs peut ainsi aujourd'hui se retrouver sur l'affiche, tandis que les visiteurs entendent, dans une petite salle sonore logée dans le parcours, le long témoignage d'Allie Mae Burroughs sur ce séjour, enregistré en 1975. Cette plongée au cœur de l'Amérique profonde exercera une influence durable et manifeste. Le très sophistiqué Richard Avedon donnera son magnifique livre «Visages de l'Ouest» entre 1979 et 1984, reflétant encore la même pauvreté. 

Evans ne se veut pourtant pas portraitiste. L'individu occupe la part congrue de son œuvre. Ce qui le fascine, c'est l'anonymat. La banalité. Les choses ne se remarquant pas, et qui lui semblent pourtant si caractéristiques du pays. Après la rencontre avec sa consœur Berenice Abbott, qui avait découvert sur le tard Eugène Atget, le photographe du décor des rues parisiennes, il suit résolument les traces de ce dernier. En version américaine, bien sûr! L'artiste consigne tout ce qui lui semble relever de «l'américanité». Les enseignes. Les affiches. Les publicités. Les passants. Les passagers du métro. Il y a notamment chez lui une passion pour le texte mural. Les rues des Etats-Unis demeurent alors surchargées d'inscriptions peintes. Notons au passage qu'Evans ira jusqu'à s'approprier les panneaux eux-mêmes. Beaubourg en montre un certain nombre tirés de sa collection, tandis qu'une photo montre son intérieur rempli d'«Americanas». Son butin.

Une réaction instinctive 

Evans a l'art de trouver de la beauté là où les autres ne voyaient que de la trivialité. D'une façade en tôle ondulée, découverte dans une bourgade anonyme où tout reste par ailleurs en bois, il dit ainsi: «Quand je suis arrivé devant, j'ai surtout été pris par la lumière transversale sur la tôle argentée. Cela était en soi tellement beau que j'ai installé mon appareil, bouleversé par cette surface.» Il en révèle donc l'aspect plastique, comme l'aurait jadis fait un peintre de natures mortes. Mais pour lui, il s'agit là d'un acte impulsif et donc rapide. D'un réflexe et non d'une réflexion. «La photographie constitue une réaction instinctive à un objet plastique.» 

Ce style est celui d'une époque. Comme Robert Doisneau donne le reflet (un peu arrangé) de la France des années 1950, les images d'Evans nous restituent l'Amérique de la Dépression et des années de guerre, puis de l'immédiat après-guerre. La suite ne se révèle pas à la hauteur. Le moment magique est passé. Beaubourg, qui propose une exposition non pas chronologique mais thématique, demeure du reste très succinct sur les trois dernières décennies de l'artiste. Mais après tout, il avait bien agi de même avec Cartier-Bresson, dont il ne fallait pas trop écorner la réputation. Beaucoup de photographes éprouvent ainsi de la peine à tenir la durée. Le cap. Etre de son temps veut souvent dire se retrouver dépassé plus tard par d'autres temps.

Pratique

«Walker Evans», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 14 août. Tél. 003331 44 78 12 3, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h, le jeudi jusqu'à 23h.

Photo (Walker Evans/Metropolitan Museum of Art/MoMA/Scala, Florence): Un murs couvert d'affiches de cinéma, 1936.

Prochaine chronique le jeudi 25 mai. Six mille ans de réceptacles au Musée Barbier-Mueller.

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