Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg montre "la décennie radicale" d'André Derain, 1904-1914

Crédits: Succession André Derain/Musée de Cincinnati/Centre Pompidou, 2017

Il y a beaucoup de peintres dont la carrière commence bien et finit mal. André Derain (1880-1954) en fait sans doute partie, même si sa période classique a connu un succès fulgurant dans les années 1920 et 1930, et si un homme comme Alberto Giacometti s'en est toujours fait l'ardent défenseur. L'a récemment prouvé une exposition du Musée d'art moderne de la Ville de Paris unissant Derain, Balthus et Giacometti (elle se termine le 29 octobre). Une exposition qui n'arrivait selon moi guère à réhabiliter celui qui était devenu «l'ermite de Chambourcy» dans ses dernières années. 

C'est sans doute pourquoi le Centre Pompidou, prenant le contre pied, voue aujourd'hui une rétrospective à la «décennie radicale» de l'artiste. Entendez par là les années 1904 à 1914. Derain constitue alors l'un des créateurs français les plus audacieux. C'est, après les tâtonnements d'usage, le temps du fauvisme. Une explosion de couleurs pures jamais vue en peinture. Sorti de l'Académie Carrière et lié avec Maurice de Vlaminck, qui devient son voisin à Chatou, le débutant ose tout. Le binôme Vlamick-Derain se révèle parfait. Le premier produit d'instinct et le second de manière plus réfléchie. Il faut dire que Derain restera toujours un homme de culture, marqué tant par la création des maîtres anciens que par les arts premiers, dont il fut l'un des premiers amateurs.

Le Salon d'automne de 1905 

Le duo ne demeure pas seul. Au Havre, il y a Raoul Dufy et Othon Friesz. A Paris même Matisse, qui émerge enfin à 35 ans, et un Van Dongen débarquant de Hollande. Georges Braque avance, mais plus timidement, dans la même direction. Il ne leur reste plus qu'à se rencontrer afin de devenir un groupe. La conjonction s'opérera au jeune Salon d'automne (il a été créé en 1903) de 1905. Le critique Louis Vauxelles qualifie alors de «cage aux fauves» la salle centrale, où tous sont présentés. Le mot est lâché. Il marquera l'existence d'un mouvement très court. Dès 1907, l'élan s’essouffle. Il faut dire que l'avant-garde parisienne est alors marquée par l'hommage à Cézanne, mort en 1906, au même Salon d'automne. Le goût ira désormais aux formes cubisantes et aux tons sombres. Tout le monde, ou presque, en sortira marqué. Derain et Vlaminck vont assourdir leur palette. La critique, même progressiste, n'aura rien contre. «L'art de Derain est maintenant empreint de cette grandeur expressive que l'on pourrait dire antique», écrivait Guillaume Apollinaire en 1916. 

Le peintre qui nous séduit se situe pourtant avant. C'est celui qui avait marqué Gertrude Stein, qui ne l'a pourtant jamais vraiment collectionné. L'Américaine le qualifiait d'«inventeur» et de «découvreur». Elle gardait certainement dans l’œil les toiles brossées en 1905 à Collioures près de Matisse (dont il a fait deux portraits présentés au Centre Pompidou), ou plus tard à Londres. L'étoile montante y avait été envoyée par le marchand Ambroise Vollard. Ce dernier voulait rééditer le succès commercial obtenu par les toiles créées près de la Tamise par Claude Monet. La vision de Derain devait sembler plus moderne. Plus audacieuse aussi. Il faut dire qu'en 1905, l'impressionniste faisait partie du goût officiel, après avoir longtemps été moqué.

Une prodigieuse réunion de toiles 

Les toiles fauves de Derain sont rares et chères. Il fallait pouvoir les obtenir, comme Londres y était parvenu en 2005. Beaubourg constitue une puissance. La chose ne s'est apparemment pas révélée trop difficile. Autour de son propre fonds, dont une partie figure en réserves (quelques dépôts en province me sembleraient bienvenus), il a ainsi emprunté aussi bien à Prague (des «Baigneuses» de 1908, qu'à Moscou (l'immense et très étrange «Samedi» de 1913), en passant par le Kunstmuseum de Berne. Ce dernier lui a envoyé, outre quelques pièces sortant de la Fondation Rupf, la grande copie de jeunesse d'un «Portement de croix» d'après un panneau du XVe siècle de Biagio d'Antonio conservé au Louvre. Une reproduction déjà très personnalisée.

Le propos de Cécile Debray ne se résumait cependant pas à un accrochage de pièces abouties, même s'il y a aux cimaises 70 tableaux. La commissaire a inclus des carnets de dessins, dont le visiteur ne voit forcément qu'une double page, des sculptures, des documents d'archives, des gravures, des photos et même des «objets-sources». Derain collectionnait l'art océanien ou africain. Il avait dans son atelier les reproductions de ses œuvres fétiches. L'homme s'était ainsi créé un système de références. Il évoluera avec le temps. L'artiste va, comme je l'ai dit, quitter les avant gardes pour se rallier au fameux «retour à la raison» des années 1920.

Le trou de la guerre 

Entre-temps, il y aura eu la coupure de la guerre. Derain est mobilisé de 1914 à 1919. Artilleur. Il ne peint alors pratiquement pas. Comme Fernand Léger, du reste. Mais, si ce dernier poursuivra ses expériences, comme s'il s'agissait d'une tragique parenthèse, il s'agit bien pour Derain d'une coupure. Il y aura un avant et un après, même si la rétrospective montée par Cécile Debray montre tout à la fin «La chasse» de 1938-1944. Une toile immense qui semble un regard porté dans le rétroviseur. 

Très classique, très Beaubourg serais-je tenté de dire, l'exposition frappe par sa simplicité et son classicisme. Aucune coquetterie de mise en scène. Nul décor fastueux. Pas de verbiage délirant. C'est bien le peintre qui se voit mis en avant, avec ses créations phares. J'ai ainsi noté la présence rare de «La danse», une immense toile de 1906 appartenant à une collection privée. Nous n'en sommes donc pas privés. Merci au prêteur!

Pratique 

«André Derain, 1904-1914, La décennie radicale», Centre Pompidou, 6e étage, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 29 janvier 2018. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h, le jeudi jusqu'à 23h.

Photo (Succession André Derain/Centre Pompidou, 2017): "Le Pecq", hiver 1904-1905. La tableau appartient du Musée de Cincinnati.

Prochaine chronique le mercredi 18 octobre. Petit tour au Mamco genevois.

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