Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"21, rue de la Boétie" avec Paul Rosenberg et Anne Sinclair

Crédits: Culturespaces

C'est l'effet boomerang. En 2012, Anne Sinclair publiait chez Grasset «21, rue de la Boétie». La journaliste y racontait son grand-père Paul Rosenberg, qui fut entre les deux guerres l'un des plus importants marchands d'art contemporain à Paris, tout comme son frère Léonce avec sa galerie parallèle «L'effort moderne». J'avais alors lu ce livre relevant de la piété familiale d'un oeil assez distrait. On a connu mieux dans le genre. 

C'était négliger l'impact populaire. Anne Sinclair n'est pas qu'une proche du pouvoir, quand ce dernier est socialiste (1). Elle demeure une animatrice de télévision respectée. La femme reste surtout la victime collatérale d'une histoire de moeurs de dimension planétaire. L'affaire Dominique Strauss-Kahn (DSK), dont elle a fini par divorcer en 2013, a comporté suffisamment d'épisodes pour tourner un feuilleton où il y aurait tous les ingrédients voulus: le pouvoir, le sexe et l'argent (2). Son déroulé a surtout mis en évidence l'énorme fortune d'Anne, la petite-fille de Paul Rosenberg, l'homme qui avait contribué à lancer Picasso, Matisse ou Fernard Léger dans le «beau monde».

Paris après Liège 

Une exposition semblait donc s'imposer. Elle a commencé sa carrière à Liège, ce que ne rappelle guère le Musée Maillol, son lieu d'accueil à Paris. Le texte y tient une grande importance. Il s'agit de rappeler, au milieu des tableaux les plus prestigieux passés par le 21, rue de la Boétie (Picasso habitait au 23), le destin d'un homme ayant du flair à la fois pour la création moderne et pour le commerce. Il s'agissait vers 1920 de rendre l'avant-garde acceptable. L'antiquaire Jacques Helft, beau-frère de Paul, déposait donc de somptueux meubles du XVIIIe siècle dans la galerie. Braque ou Matisse en devenaient plus civilisés, même si tout deux connaissaient cette période un peu régressive que l'on nommait alors «le retour à l'ordre». 

Paul Rosenberg avait compris l'importance que prenaient dans son négoce les Américains. Il les cajolera. Il sentait qu'il fallait faire bouger les choses. Sa politique d'exposition deviendra presque frénétique. Né en 1881, l'homme devinait aussi qu'il 'agissait de devenir scientifique. Chaque oeuvre passée par ses mains se verra photographiée, inventoriée, suivie. Enfin, le nouveau Durand-Ruel savait bien que tout reste affaire de gestion financière. La sienne se révélera d'une rare efficacité. Tout cela servira après l'orage. Juif, Paul Rosenberg verra ses biens séquestrés. Son stock sera saisi par les Allemands. Une aussi riche documentation aidera à des demandes de restitution lorsqu'un élément se trouvera sur le marché ou acquis par une institution au mauvais moment.

La morale et le reste 

Tout cela semble très beau. Très correct. Le public du Musée Maillol subit un véritable cours de morale, ce qui vaut à l'exposition un accueil unanimement positif dans la presse. Il y a cependant des choses gênant aux entournures. Il est d'abord désagréable de lire que Léonce Rosenberg a été l'expert de la vente Kahnweiler après la première guerre mondiale, lorsque le stock du marchand d'origine allemande fut vendu comme bien ennemi. Il a ainsi contribué à spolier un coreligionnaire et un collègue. Il y a ensuite l'ombre désagréable des affaires DSK. Et que penser enfin de la suite de certaines restitutions? Anne Sinclair pose volontiers en photo à côté d'un beau Matisse, récupéré dans un musée norvégien. Mais la famille ne l'a pas gardé pour elle. Elle l'a vendu à un nouveau propriétaire «qui l'a ainsi acquis en toute légitimité»... 

Beaucoup de tableaux récupérés ont en outre passé aujourd'hui chez David Nahmad, le marchand se voyant qualifié au Musée Maillol de "collectionneur". Je vous laisse lire la notice de Wikipédia sur ce monsieur pour voir s'il a sa place dans un concours de vertu morale. A part ça, il y a de fort belles choses à voir au Musée Maillol. L'institution privée semble vraiment repartie sur un bon pied sous l'égide de Culturespaces (qui s'occupe déjà de Jacquemart-André) après des incidents de parcours ayant amené à sa fermeture. Le Ben de réouverture était déjà très bien. 

(1) Elle aurait pu devenir ministre de la Culture en 2016.
(2) Un film a été tourné sur l'affaire par Abel Ferrara avec Gérard Depardieu en DSK. Sa carrière a été pour le moins étouffée.

N.B. L'exposition propose en contre-point un petit panorama de la peinture nazie, dans sa version patriarcale et bucolique. C'est assez mauvais, mais très instructif. L'art germanique officiel des années 1933 à 1945 reste normalement confiné dans les réserves.

Pratique

«21, rue de la Boétie», Musée Maillol, 59-61, rue de Grenelle, Paris, jusqu'au 23 juillet. Tél. 0031 42 22 59 58, site www.museemaillol.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h30, le vendredi jusqu'à 21h30.

Photo (Culturespaces): Fernand Léger dans l'exposition consacrée à Paul Rosenberg.

Prochaine chronique le mercredi 19 avril. Une aventure suisse en Chine à la Fondation Baur.

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